« L’année 1986 s’est imposée à moi comme un événement évident de la décennie, avec des manifestations, un ministre “démissionné” par les jeunes, la mort de Malik Oussekine. Ce qui frappait dans les manifestations de 86, c’était le contraste des forces en présence : des étudiants quasiment “sages” face à des voltigeurs ! En 1968, il y avait des provocations qui justifiaient la crainte d’un Etat de se faire renverser. Pas en 1986. J’ai voulu montrer ce face-à-face démesuré.
Montrer les manifs à la télévision permet de mieux suivre les personnages dans leur vérité, hors de toute période “historique”. Ce qui m’intéresse, c’est cette période charnière entre l’adolescence et l’âge adulte. Je m’attache plus aux personnages qu’au mouvement lycéen, qui m’était apparu à l’époque marqué par une certaine innocence, une légèreté, un goût du jeu très éloignés de préoccupations plus politiques.
Plus encore que les histoires d’amour, les sentiments d’amitié me fascinent. Par l’amitié, on cherche à cet âge à se connaître à travers l’autre. Et il y a souvent - c’est le cas du personnage d’Alice - un chevauchement entre l’amour et l’amitié.
C’est aussi la première fois qu’un de mes personnages meurt dans un film, et c’est une lourde responsabilité. Dans la réalité, un suicide n’est pas toujours annoncé d’une façon explicite. Caroline traîne avec elle un problème d’identité, une difficulté à se situer, qui font qu’un moment de fragilité va la faire basculer... C’est un moment de cette tranche d’âge, pas de cette époque. Son acte sera ressenti très différemment selon les individus : certains seront gênés, pour moi, c’est une alerte. Attention : fragile. »

[ Né au Pérou, Manuel Poirier passe son enfance à Paris. Ouvrier, ébéniste, éducateur pour jeunes en difficulté, il multiplie les petits emplois. Cinéaste autodidacte, il réalise plusieurs courts métrages à partir de 1984, dont "La première journée de Nicolas" et "La lettre à Dédé", des portraits de jeunes libérés de prison confrontés aux difficultés de leur réinsertion. En 1992, il réalise son premier long métrage, "La petite amie d'Antonio", avec Sergi Lopez, un acteur catalan fidèle dans sa filmographie. "La petite amie d'Antonio" est remarqué pour son ancrage social et un ton nouveau dans le cinéma français. Ce style se confirme avec "... À la campagne" (1994). Dans "Attention, fragile"(1995), Manuel Poirier dépeint le mal-être d'une jeunesse sans rêves. "Marion" (1996) évoque la complexité des liens familiaux et montre un respect de l'enfant inhabituel au cinéma. "Western" (1997), un road movie tourné en Bretagne, reçoit le prix du jury à Cannes et est plébiscité par le public. En 2000, le réalisateur retrouve Lima pour tourner "Te quiero". Puis, dans le documentaire "De la lumière quand même", il donne la parole aux enfants placés en foyers ou en familles d'accueil.
Les films de Manuel Poirier évoquent souvent la difficulté de vivre, tout en mettant en évidence les plaisirs simples et le bonheur possible. "Les femmes... ou les enfants d'abord...", est une chronique des tourments de la quarantaine. En 2003, "Chemin de traverse" met en scène les relations père/fils. "Le sang des fraises", en 2005, traîte de l'adolescence et du passage. En 2006, "La Maison", évoque la nostalgie et les souvenirs. Et avec "Le café du pont" en 2010, librement inspiré du roman autobiographique de Pierre Perret, Manuel Poirier signe un film volontairement optimiste sur l'enfance. ]

  • « Manuel Poirier filme avec justesse et mesure l’individualisme frileux des adolescents, leur manque d’enthousiasme chronique pour la politique et la vie sociale du pays, l’absence de révolte contre un système (la famille, l’école) qu’ils critiquent mais dont ils profitent sans barguigner. Malgré les manifestations houleuses de 1986 et la mort de Malik Oussékine qui y font penser, Mai 68 semble bien loin. »
    Nathalie Queruel | La Vie
  • « Attention fragile ne ressemble pas à grand-chose de connu. Poirier construit son film sur la corde raide : entre observation quasi behavioriste et proximité aux tropismes infinitésimaux. Il enregistre la vie avec un humour jamais moqueur et une tristesse sans épanchement. A l'image d'un film qui ne jongle ni avec les conventions désarmantes de connerie ni avec les fausses fulgurances des auteurs soi-disant habités. Manuel Poirier, lui, est ailleurs. »
    Les Inrocks
  • « Sans paternalisme mais non sans ironie, Manuel Poirier filme la génération anti-Devaquet au plus près des sentiments, des désarrois intimes et des singularités. Chronique aigre-douce qui reconstruit la vie sans les clichés de la drogue et du sexe mais avec cette attention pour le malaise et la révolte des âges de transition. »
    Le soir

Adopté le 11 juillet 1986 en Conseil des ministres et voté en première lecture le 30 octobre par le Sénat, le projet de réforme de l’enseignement supérieur, dit «Loi Devaquet», devait être examiné à l’Assemblée Nationale à partir de 27 novembre.

- 17 novembre : Une grève étudiante démarre à l’université de Villetaneuse.

- 22 novembre : Les universités parisiennes, en grève de puis une semaine, convergent vers la Sorbonne pour des “états généraux des étudiants”. Décision est prise de généraliser la grève dans les 78 universités françaises.

- 23 novembre : Deux cent mille personnes défilent à Paris derrière la FEN.

- 25 novembre : La mobilisation fait boule de neige dans les universités de province et dans les lycées dont les élèves défilent spontanément à Paris et constituent une “coordination lycéenne”.

- 27 novembre : De la Sorbonne au fronton de l’Assemblée nationale, quelques 200 000 étudiants et lycéens défilent en un cortège bon enfant. En même temps, une cinquantaine de villes rassemble 400 000 personnes : la plus grande mobilisation de jeunes depuis 1968.

- 28 novembre : M. Jacques Chirac, premier ministre, demande aux députés de la majorité de “réécrire” le texte de la réforme sur les trois points contestés par les manifestants : les droits d’inscription, la sélection et le caractère national des diplômes.

- 30 novembre : Au cours d’une heure d’émission télévisée Jacques Chirac se déclare prêt à discuter avec les étudiants sur la forme du projet de loi.

- 4 décembre : Plus de 500 000 jeunes forment un défilé de 8 kilomètres entre Bastille et Invalides. On compte également plus de 30 000 manifestants en province. Echec de la rencontre entre René Monory, ministre de l’Education nationale, et les délégués étudiants et lycéens. Sur l’esplanade des Invalides, des incidents opposent dans la soirée quelques milliers de manifestants aux forces de l’ordre et font trois blessés graves parmi les manifestants.

- 5 décembre : René Monory annonce le retrait des trois points contestés du projet Devaquet. Des manifestations spontanées précèdent l’intervention du ministre. Le défilé parisien qui a réuni plusieurs dizaines de milliers de jeunes s’achève par l’occupation de la cour de la Sorbonne. Des incidents avec les forces de l’ordre ont lieu dans la nuit. Au quartier latin, un jeune étudiant de 22 ans, Malik Oussekine, trouve la mort après avoir été frappé par des policiers.

- 6 décembre : Une manifestation de deuil et de protestation rassemble de nouveau plusieur dizaines de milliers d’étudiants et lycéens. Elle s’achève par des affrontements avec les forces de l’ordre au quartier Latin. M. Alain Devaquet, ministre délégué chargé de la recherche de l’enseignement supérieur, annonce qu’il a présenté sa démission. Le président Mitterrand fait savoir qu’il “donnera tort à quiconque usera de la violence”.

- 7 décembre : Après 11 heures de réunion, la coordination nationale étudiante appelle à une journée “jeunesse en deuil” pour le lendemain, à de nouvelles manifestations et à une grève générale le mercredi 10 décembre, mot d’ordre auquel la C.G.T. se rallie.

- 8 décembre : M. Jacques Chirac annonce qu’il a décidé le retrait total du projet de réforme universitaire. Lycéens et étudiants manifestent à nouveau dans la rue leur colère après la mort de Malik Oussekine.

les films de Manuel Poirier sur ce site :

Le café du pont, de Manuel Poirier La maison, de Manuel Poirier Le sang des fraises, de Manuel Poirier Chemins de traverse, de Manuel Poirier Les femmes ou les enfants d'abord, de Manuel Poirier Te quiero, de Manuel Poirier De la lumière quand même, de Manuel Poirier Western, de Manuel Poirier Marion, de Manuel Poirier Attention fragile, de Manuel Poirier … à la campagne, de Manuel Poirier La petite amie d'Antonio, de Manuel Poirier