Vendanges tardives

Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien,
et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre.
Jules Verne
Voyage au centre de la terre

Ce qui est surprenant avec l'été dans le nord de la France, c'est qu'on ne le voit pas vraiment arriver. Il y a les premiers beaux jours de printemps, vite balayés par des giboulées importunes, et puis c'est le patchwork des couleurs, des odeurs, et puis viennent les premières asperges, les premières cerises, les premières pêches… et puis un jour on se dit : tiens, voilà, c'est l'été. On essaye de se remémorer l'année précédente, pour se rendre compte que c'était à peu près la même chose, on ne l'avait pas vraiment vu venir. On change de garde-robe en ressortant les habits mis au rancard pour l'hiver, la rue redevient cour de récréation, les sens sont dissipés, il est temps de faire l'amour et qu'on n'en parle plus, bientôt les femmes sont belles et court vêtues, s'il n'y avait pas de morale les mâles leur sauteraient dessus en poussant des cris de primates, mais il y a une morale, alors on se contente souvent de les regarder d'un air entendu, indifférent et fier comme un cargo qui rentre au port. Et puis l'été finira par passer, les femmes se rhabilleront, on remettra du bois dans la cheminée, et l'été d'après arrivera au moment où l'on avait oublié le précédent, après les langueurs de l'hiver et les premiers beaux jours du printemps.

J'étais attablé en ville à la terrasse du Café des Artistes, en compagnie de Michka et d'une bouteille de rully blanc qui rafraîchissait dans un seau à glace. Nous étions accablés de chaleur, le soleil brillait haut dans le ciel, des femmes aussi dénudées que désirables arpentaient la rue piétonne, et nous avions du mal à ne pas envisager une possible aventure avec chacune d'elles. Je me demandais de quoi je parlerais avec telle ou telle inconnue après avoir fait l'amour, et souvent je me persuadais que le jeu n'en valait pas la chandelle, qu'il était plus judicieux de continuer à discuter avec Michka plutôt que de courir après les filles. D'autant que Michka est le genre d'interlocuteur qui vous donne l'illusion d’être plus intelligent que vous ne l'êtes en réalité. D'origine russe, ex-flic, âgé d'une cinquantaine d'années, cultivé, poète, voyageur et veilleur de nuit, il observait le monde avec flegme du haut de ses deux mètres zéro trois. Nos idées embrumées d'alcool rebondissaient les unes sur les autres, parfois elles n'aboutissaient nulle part, c'est vrai, mais je crois que parler nous rendait moins mauvais; et quand venait le moment de nous quitter, nous nous disions que tout n'était pas perdu puisque quelques hommes de bonne volonté - dont nous faisions partie, bien sûr - s'appliquaient à faire reculer l'étendard de la bêtise.

Le soleil s'est caché derrière de gros nuages noirs, le tonnerre a grondé, et le déluge de l'orage annoncé s'est déchaîné. Le vent menaçait de déchirer l'auvent sous lequel nous étions à l'abri, aussi nous nous sommes repliés au comptoir du café, d'où nous avons regardé les passants affolés s’éparpiller dans la rue en quête d’un refuge. Et nous avons trinqué une nouvelle fois à mon anniversaire, en nous souhaitant santé, bonheur et prospérité.

Le jour de son anniversaire n'est pas un jour tout à fait comme les autres, même si le soleil se lève aussi à l'Est ce matin-là. C'est l'heure d'un bilan minimaliste au cours duquel on passe en revue les événements des douze derniers mois, ou des dernières années. On espère sans attendre les manifestations de ses proches, et on ne peut s'empêcher d'en vouloir un peu à ceux qui vous ont oublié, même s'ils se dédouanent en vous invitant plus tard dans le meilleur restaurant du coin.

Ma fille Chloé m'avait envoyé une lettre avec un dessin naïf représentant une ronde d'enfants multicolores. J'ai accroché son dessin sur le panneau en liège de ma chambre, pêle-mêle où les souvenirs se superposent en couches datables au carbone 14. Considérant l'amoncellement de cartes de photos et de petits mots sur ce tableau en liège, je me suis dit que je n'étais qu'un ramassis de toutes les émotions éprouvées au cours de ma vie.

Anne-Charlotte, mon ex-femme, la mère de Chloé, m'avait également écrit pour me souhaiter un bon anniversaire. Nous n'avions jamais omis de nous envoyer des vœux en ce genre d'occasion, ce qui était une façon de dire que toute affection n'avait pas complètement disparu entre nous. Depuis trois ans Anne-Charlotte vivait avec un ingénieur brillant chargé de missions à l'étranger, dans le sillage duquel elle faisait désormais le tour du monde. Sa dernière lettre m'informait qu'ils allaient s'installer pour quelques temps en Australie… L'ingénieur brillant était un type bien, et si Chloé me manquait plus que les mots ne peuvent le dire, j'étais content qu'elle ait la chance de découvrir à son âge autant de cultures et de pays différents. J'ai souri en songeant qu'Anne-Charlotte vivrait désormais aux antipodes, nouvelle donne géographique qui imageait idéalement l'opposition de nos caractères.

Je me rappelle qu'il avait fait très beau le jour de notre mariage. Nous avions festoyé dans un château de Touraine, près de la petite ville de Bourgueil où l'on fait ce bon vin que je ne me lasse pas de boire. Avec des amis d'enfance nous avions fini la soirée à chanter en éclusant les bouteilles de champagne qui traînaient sur les tables, nous nous étions baignés dans la Loire toute proche, et nous nous étions couchés aux aurores après une homérique bataille de polochons. Le lendemain avait été une drôle de journée, entre deux conversations et deux verres j'avais passé l'après-midi à faire l'amour avec Anne-Charlotte, je m'étais dit qu'il allait désormais falloir tenir le cap, que la vie devrait toujours être une fête mais que tout le monde ne partageait pas ce point de vue. Neuf mois plus tard naissait Chloé. Cinq ans plus tard, nous divorcions.

Depuis j'étais resté plus ou moins célibataire, butinant de droite à gauche au hasard des bonnes fortunes. J'avais du mal à me satisfaire de relations sexuelles hygiéniques, il me fallait quelque chose de plus, pas de l'amour, mais disons une certaine sympathie intellectuelle. Je faillissais parfois à la règle, le plus souvent sous l'emprise de l'alcool, et je détestais plus que pas mal de choses me réveiller le matin à côté de quelqu'un qui ne m'inspirait qu'une grande perplexité et une vague pitié - surtout s'il s'agissait d'un garçon. Ma vie sexuelle s’apparentait à un message en morse, succession de points de rencontre et de traits d'abstinence. Probablement étais-je en quête de la femme idéale, savante alchimie d'esprit, de beauté, d'impertinence, de sensualité, d'indépendance, cordon bleu et créative, une femme qui serait à même de m'admirer le restant de sa vie. Lorsque je me regardais dans la glace de la salle de bain, je me demandais si je n'étais pas trop exigeant. Enfin le plus important dans la quête n'est pas tant son but que le chemin parcouru pour l'atteindre, Ulysse aussi avait fini par rentrer chez lui.

Et puis il y avait Priscilla. Elle était de ces femmes célibataires qui entretiennent des liaisons parallèles avec plusieurs amants et semblent tirer de cette situation un épanouissement que leur envieraient beaucoup d'abonnées à Marie-Claire. Jadis elle aurait pu être une égérie de Montparnasse, vivre dans l'entourage de Gertrude Stein, aujourd'hui elle parcourait le globe à la recherche de scoops pour une agence de presse. Elle avait adopté un comportement plutôt masculin vis-à-vis de ses partenaires, rappelant l'un ou l'autre au gré de ses envies. J'étais d'après elle l'homme qui pratiquait le meilleur cunnilingus au monde, compliment des plus flatteurs, je l'avoue. Aussi je m'appliquais à ne jamais la décevoir sur ce point, et à la manière d'un barman qui sert son cocktail préféré à un habitué sans que ce dernier ait besoin de le lui commander, j'agrémentais la plupart de nos ébats de cette caresse plébiscitée. Lorsque je mangeais à bouche gourmande la petite chatte de Priscillia je n'étais qu'un concentré de plaisir, et quand après s'être savamment retenue la friponne jouissait sous ma langue, j'éprouvais une subtile satisfaction que peu de choses me procuraient dans la vie. Je savais n'être qu'un de ses amants parmi d'autres, pourtant je n'étais pas jaloux; nous n'abordions qu'en de très rares occasions l'existence de ses divers camarades de chevet, et quand nous parlions d'avenir, il était tacitement délimité par le désir de laisser l'autre libre. Si parfois, dans un moment de spleen, j'en venais à souhaiter que Priscilla me soit fidèle, je me persuadais vite que je perdrais ce qui faisait peut-être le charme de notre relation. Et le fait que nous soyons amants depuis plusieurs années ne constituait-il pas déjà une forme d’engagement entre nous ?