Ultima soledad

Barricadez-vous bien dans votre réduit, dit Sigognac,
en reconduisant Isabelle jusqu'à la porte de la chambre;
il y a tant de gens en ces hôtelleries,
qu'on ne saurait trop prendre de sûretés.
Théophile Gautier
Le capitaine Fracasse

Six heures du matin, le soleil frisait à l'horizon, le jardin était humide de rosée, la ville s'auréolait de brume, j’étais déjà réveillé depuis un moment lorsque le réveil a sonné. A l'étage du dessous la maison s'animait, bruits dans les canalisations d'eau, portes qui s'ouvrent et se referment, odeur de café, et une chanson lancinante de Barbara, « Marienbad ». Mes affaires étaient prêtes de la veille, mais mes sacs n’étaient pas tout à fait bouclés; j'emmenais surtout des livres, beaucoup de livres.

Ma femme m'a accompagné à la gare, j'arborais à la boutonnière un rameau de seringua, cadeau de départ ou d'adieux, amulette-souvenir. J'ai juste eu le temps de prendre mon billet avant de monter dans un wagon en queue du train. Le paysage endormi qui défilait de l'autre côté de la vitre m’évoquait la forêt de Brocéliande. Deux jeunes femmes se sont installées dans le compartiment au hasard d'un arrêt, j’ai souri en les entendant discuter de choses futiles. Lorsque le train est arrivé gare Saint-Lazare je me suis harnaché de mes sacs et j’ai rebroussé le quai jusqu'à la station de taxi. Le chauffeur qui m’a conduit à Orly s’est montré plutôt avenant, probablement parce que la course s'avérait lucrative.

Au comptoir d'Iberia j’ai dû faire du charme à une hôtesse afin qu'elle annule mes frais d'excédent de bagages. Je flânais ensuite au duty-free lorsque j'ai entendu mon nom scandé dans les haut-parleurs : l'avion à destination d'Alicante était presque vide, l'embarquement s’était effectué rapidement et on m'attendait pour décoller. A bord de l'appareil les hôtesses ont présenté en espagnol les traditionnelles mesures de sécurité; je n'en ai pas saisi un mot.

J’ai été surpris du vent frais qui soufflait sur le tarmac de l'aéroport d'Alicante. En quête d'un chariot à bagages, j’ai croisé le regard interrogatif d'un garçon d'une trentaine d'années qui brandissait un écriteau avec mon nom. Il était prévu qu'un certain Alexandro m'accueille à l'aéroport. Je me suis présenté à lui, et j’ai compris avoir affaire à Paco, qui ne parlait pas un mot de français, ni d'anglais d’ailleurs. J’ai rangé mes affaires dans le coffre de sa voiture, et nous avons pris la direction du Sud.

A mesure que nous nous éloignions d'Alicante la contrée se faisait plus aride. Les échanges avec mon chauffeur étaient laconiques, je cherchais parfois une phrase dans mon manuel d'espagnol pour rompre le silence, mais finalement je me suis endormi.

Paco m’a réveillé après s’être garé devant la pension Excelsior, hôtel d’une petite bourgade perdue dans le désert de Murcia. Il m’a indiqué en langage sourd-muet que nous pourrions déjeuner ensemble vers trois heures si cela me convenait, puis il a disparu. Le réceptionniste de l'hôtel m’a fait visiter quelques chambres, je me suis installé dans la plus spacieuse, où j’ai déballé mes bagages en attendant que Paco passe me chercher.

Nous avons déjeuné dans un restaurant du quartier des manufactures de meubles, qui semble être l’activité principale de la ville. L'arrière-salle était bondée de clients endimanchés, des serveurs portaient à bout de bras des monceaux d'assiettes, l'endroit résonnait d'un brouhaha peu commun, il s’avérait impossible de se parler entre voisins de table alors on ne se parlait pas. Nous sommes ressortis de là sous un soleil accablant, et Paco a suggéré d'aller boire un verre au bar climatisé de l'hôtel Excelsior. Nous y avons rencontrés Alexandro, qui s'est excusé en français pour le changement de programme - c'est lui qui aurait dû venir me chercher à l'aéroport ce matin. Il m’a répété que je pouvais désormais compter sur lui si j’avais besoin de quoi que ce soit, et m’a recommandé à son ami Vicente, qui m’a serré la main d'une poigne franche. Vicente réside aussi à l'Excelsior, nous nous sommes croisés dans les couloirs tandis que je visitais les chambres avec le réceptionniste.

Le soir j’ai dîné seul à la terrasse du Bueno Pescador, un café qui donne sur une place bordée de platanes, près de l'hôtel. Un haut-parleur disposé au-dehors diffusait des reportages sur les résultats des élections législatives. J’ai mangé des tapas sans comprendre qui avait gagné ou perdu, et deux bouteilles de bière plus tard je suis rentré me coucher.


Tandis que je me promenais en ville Vicente est passé en trombe au volant d'une traction Citroën, et m’a lancé un coup de klaxon en m’adressant un geste enthousiaste. Plus loin j’ai croisé Alexandro, qui m’a proposé de l'accompagner dans un bar où il avait rendez-vous avec un ami. Le bar en question s'appelait le BettyBoop, ambiance plutôt rock’n’roll et jeunes serveuses aguichantes. Là j’ai fait la connaissance d'Angel, un artiste-peintre qui a longtemps vécu à Paris et parle bien français. Il était en compagnie de Dario et Gianni, deux Italiens également descendus à l'hôtel Excelsior. Angel m'a indiqué une librairie où trouver une méthode Assimil d'espagnol; je suis passé à cette boutique, mais si j'ai bien compris ce que m’a dit la vendeuse, elle ne pourrait pas se procurer de méthode avant après-demain. Je repasserai.

Près de l'hôtel je suis entré boire un verre à l'Aventura, un café baroque d'où émanait une discrète musique de jazz. L’intérieur, organisé en de nombreux salons décorés de mosaïques, de tentures, de tableaux et de sculptures, meublés de canapés et de fauteuils dépareillés, rappelle ces ryads marocaines organisées autour d'un patio central. Une serveuse, belle, brune, frêle, m’a souri et m’a demandé ce que je désirais. C'est elle que je désirais mais je ne lui ai pas dit. J’ai pris un verre de blanc, des deux bouteilles qu'elle m’a proposées j’ai choisi le vin le plus sec, un xérès qui sentait la noix, et je me suis installé dans un salon vide où le vent faisait voler les rideaux d'une fenêtre. J’ai lu un chapitre du bouquin de Garcia Marquez que j'avais dans la poche, puis je suis rentré me reposer à l'hôtel.

Vers vingt et une heures Alexandro m'a appelé dans ma chambre pour m'informer qu'il prenait l'apéritif avec des amis à l'Aventura, et que j’étais le bienvenu. Gianni, Dario, Vicente et sa femme Veronika, Angel, Alexandro et d'autres que je ne connaissais pas encore étaient assis à la terrasse du café. Après l'apéritif toute la bande s’est dirigée vers le restaurant Mariscos, où nous avons dîné de jambon cru, de poutargue, de morue séchée, crevettes, poulpes et salades, arrosés des meilleurs crus de la région. Ensuite la patronne de l'Aventura, Rosario, nous a invités à finir la soirée au bar, et les tournées de tequila se sont succédées. Pour ma part j’ai repris du fino, ce même vin blanc que j’avais bu dans l'après-midi. La plupart des hommes lorgnaient sur la belle serveuse, qui se prénomme Carmen et malheureusement ne parle pas un mot de français.