Petite prose des nuits sans fin

A la douce caresse des vents alizés,
vous vous sentez saisi par la nostalgie de l'inconnu,
et, au roulement magnifique des flots qui se déploient à l'infini,
vous oubliez, dans un désir exaspéré de vivre,
la jeunesse évanouie et son cortège de souvenirs cruels et doux.
Somerset Maugham
Archipel aux sirènes
La paresse
La paresse
Un oiseau
Ailes ouvertes
Qui se laisse porter par le vent
Là-haut

Carnaval
Du seuil du Palace Lucchesi
Riva Degli Schiavoni
Part un vaporetto pour le Lido
Place Saint-Marc
Les cloches du Campanile carillonnent
Calle Vallaresso
Le commis du Harry's Bar
Presse son jus de pêche pour la journée
Bacino San Marco
Quelques gondoliers
Ont remisé leur embarcation
Pour effectuer des réparations
D’usage
Un clou, une planche, un molleton
Un peu de goudron
La marchande de l'échoppe
Du Campo Francesco Morosini
A passé sa nuit à boire et danser
Dans une petite boîte de jazz
Près de Santa Maria della Salute
Elle a ouvert son magasin
En proie à un violent mal de tête
Regrettant une fois de plus
Son manque de volonté
Et Marcovaldo, poète vagabond
Assis sur les marches
D'un escalier de pierre
Distribue des miettes au pigeons
Seules créatures vivantes à lui manifester
Encore un quelconque intérêt
Et qui s'envoleront lâchement
Lorsque le pain viendra à manquer

Soir d'été
De la cheminée du salon
Emane une fumée parfumée
Une bouteille est ouverte
Une main attentionnée
Remplit régulièrement
Les verres qui se vident
On rit
Parfois le silence s'instaure
Un silence épais comme la nuit
Mais léger comme une flamme
Un silence balayé
Souvent d'un regard

En vadrouille
Je descendais l'avenue de Vouillé
Le vent chassait les nuages
Tourmentait les arbres
Et venait se perdre dans ma chevelure
Le printemps s'immisçait dans la ville
Les feuilles encore pâles frémissaient
Et, non loin, un gazon fraîchement coupé
Distillait des parfums de campagne
La fatigue prenait mon corps
La torpeur me disposait à la flânerie
Rien n'avait plus d'importance
Que le sourire de cette jeune femme
Qui attendait le bus
Ou cet oiseau
Qui volait avec désinvolture
La journée avait été harassante
La solitude retrouvée
M'ouvrait les portes d'un rêve
A cet instant, sur ce trottoir venteux
De l'avenue de Vouillé
Tout me semblait possible
Ou plutôt, rien ne me semblait impossible
Je n'avais pas envie de prendre de décision
Je voulais me laisser ballotter
Comme une  bouteille à la mer
Je me demandais
Si quelque chose allait m'arriver
Ou si la nuit allait tomber, puis passer
Puis mourir
Sans que rien n'est dévié ma route
C'était compter sans le souffle du vent

Corps à corps
Je ne pensais plus
Qu'à un corps de femme
Epanoui
Un corps anonyme
Empli de désir
De chaleur et de vie
Elle jouit elle aussi
Presque étonnée de ce qui lui arrivait
Pourtant je ne lui demandais pas
De me faire plaisir
En simulant le sien
Je ne voulais pas
Que ce que nous vivions
Soit autre chose
Qu'un affrontement impulsif
C'était lâche de ma part, peut-être
En fait je n'osais plus la regarder
J’avais peur de la gêner
Je ne voulais pas qu'elle me prenne
Pour un de ces mâles
Qui s'imaginent tout permis
Parce qu'une femme leur a cédé
Dans un moment d'égarement
Après cela il n'y avait plus rien à dire
Je me suis rhabillé et je suis parti

Déjeuner
Un homme marche seul
Sur le trottoir d'en face
Les mains au fond des poches
Le regard bas
Une femme passe seule
Sur le trottoir d'en face
Le vent soulève sa jupe
Elle sourit, un peu gênée je crois
De mon fauteuil
J'observe et j'imagine
De la table où je bois
Je construis des histoires
Histoires d'un jour
Histoires d'amour
Les gens qui passent
Sont les héros misérables
D'un feuilleton sans fin

Une bohème
Nous allions faire la tournée des bars
Nous buvions
Nous dormions ensemble
Et parfois aussi nous faisions l'amour
Nous nous couchions
A des heures indues
Nous nous amusions le lendemain
De nos tribulations de la veille
Tandis que les autres rabat-joie
Distillaient leur ennui

Le peintre
Elle se leva
S'enroula dans sa robe
S'approcha de la toile
Pour jeter un coup d'œil
-  C'est pas mal…, dit elle
Avant de reprendre la pose

Eclipse
La tristesse lui était montée au visage
Comme un nuage occulte le soleil
Un jour de giboulées

Retrouvailles
Nous avions suivi
Depuis notre dernière rencontre
Deux chemins différents
J'étais parti
Dans d'autres directions
Loin du quotidien
Et de ses répétitions
Je n'avais pas l'impression
De l'avoir forcée à venir
Pourtant elle était venue
Peut-être pour me dire
Que tout était fini
Que désormais nous devrions
Seulement être de bons amis

Adieu
Tu as accroché mon nom
A l'ardoise d'un bar
Où je ne vais plus