Libérable

A la fin tu es las de ce monde nouveau
tu mets sous ton bras des livres anciens
Raymond Queneau

Je me suis réveillé en décidant qu'à partir d'aujourd'hui la vie ne pouvait rien me refuser. C'est qu'il faut la prendre à bras le corps si on veut s'en sortir, et j'avais envie de m'en sortir. Et puis merdre, comme disait Ubu, ce n'est pas parce que j'ai passé trois années en prison pour une histoire stupide que tout est fichu. Quand je pense à Pierrot, mon compagnon de cellule qui a encore six ans à tirer, je me dis qu'il faut savoir profiter de sa liberté, en faire de la plus-value et bouffer la vie jusqu'à plus soif. Alors j'allais bouffer la vie, j'allais la faire danser, la vie. Ce serait mal me connaître que d'imaginer que je puisse baisser les bras. Je ne suis pas le genre de type qui abandonne. C'est d'ailleurs pour ça que je me suis retrouvé en taule, à cause d'un pari idiot… La justice n'aime pas les paris idiots; elle n'a pas le sens de l'humour. J'ai eu le temps de ruminer en prison; de ruminer, de lire, d'écrire, d'envisager l'avenir, d'imaginer ce que je ferais lorsque j'aurais retrouvé la liberté. Mais c'est en prison que j'ai compris que la liberté n'est pas tout, qu'on n'est vraiment libre que lorsqu'on arrive à s'affranchir du regard des autres.

Devant la porte de la centrale personne ne m'attendait le jour de ma libération. Je me suis senti agressé par le monde qui grouillait, les voitures, les piétons, les bruits de la rue, ces choses auxquelles je n'étais plus habitué depuis trois ans - c'est long, trois ans, surtout pour une connerie. J'étais comme un gosse que sa mère oublie à la sortie de l'école, c'est tout juste si je n'ai pas chialé.  

J'ai trouvé deux squatters dans mon appartement. Les huissiers étaient passés en mon absence et avaient embarqué mes meubles, en oubliant peut-être de refermer la porte. J'ai eu du mal à les virer. Quand je leur ai dit que je sortais de prison et que je n'avais pas envie de rigoler ils ont bouclé leurs sacs et sont partis en courant. Je ne pensais pas pouvoir inspirer la peur à ce point-là; ça m'a même fait rire. J'ai refermé la porte comme j'ai pu, et dans cet appartement vide j'ai eu l'impression de me retrouver en cellule. On est toujours enfermé quelque part.

Je l'avais attendu longtemps, ce premier jour de liberté, pourtant j'étais déçu. C'est peut-être le propre de ce qu'on a attendu trop longtemps d'être décevant, je ne sais pas. S'il y a bien une chose que j'avais attendu longtemps aussi, c'est de faire l'amour avec une fille. Avec une fille, parce qu'en prison on en vient presque naturellement à se caresser entre hommes, ce qui n'est pas ma tasse de thé, mais bon… Enfin avec Pierrot les choses avaient été claires dès le début, il ne s'est rien passé de ce genre. Je me demandais si j'allais aussi être déçu la première fois que je referais l'amour. Je n'avais pas envie de me taper une pute comme entrée en matière, j'avais envie d'une relation plus naturelle, si on peut dire; enfin je n'avais pas envie de payer pour ça. Et je m'étais assez masturbé pour avoir envie d'autre chose que de ma main droite ou gauche, que je connais par cœur. Au moment où l'on jouit on peut oublier qu'on est en taule, mais c'est vraiment trop court. Après l'aridité de l'univers carcéral j'avais l'impression que la rue était un champ de filles où il suffit de se pencher pour cueillir celle qui vous plaît. Avant je n'étais pas très entreprenant, mais aujourd'hui j'ai changé : il ne sert à rien de perdre du temps, mieux vaut risquer de prendre une veste que de laisser s'enfuir une femme qui vous tente. 

J'ai passé ma première nuit de liberté depuis trois ans sur un matelas posé par terre. Ça m'a rappelé quand je voyageais en train-couchette pour aller retrouver une amie dans le Sud. Elle était nymphomane et ne s'en cachait pas, ce qui d'ailleurs effrayait plutôt les hommes, enfin les hommes dans mon genre, les romantiques. Je l'avais rencontrée à la terrasse d'un restaurant où un guitariste jouait de la musique brésilienne. J'ai invité une fille à danser. Elle dînait avec une copine, et en me regardant d'un air moqueur elle m'a dit qu'elle n'avait pas envie, pas pour l'instant,. Je n'ai pas insisté, je suis retourné boire du rosé à ma table. Peut-être qu'elle a eu pitié de moi, je ne sais pas, mais au moment de partir la fille que j'avais invitée à danser m'a demandé si je voulais boire un verre dans un autre endroit. Evidemment j'ai dit oui.

Elle m’a emmené dans un bar gay tenu par un couple extravagant, où la musique disco coulait à flot. Nous avons éclusé du gin-tonic en parlant de littérature américaine, de romans noirs surtout, et puis à un moment elle m'a proposé de la suivre aux toilettes. Je n'avais pas envie d'aller aux toilettes, mais je l'ai suivie quand même. Il y avait beaucoup de monde au sous-sol. Nous nous sommes enfermés dans les cabinets, elle m'a préparé une ligne de cocaïne sur le couvercle de la chasse d'eau, je m'en suis mis plein le nez, et ensuite je l'ai prise par derrière debout contre le mur. D'habitude j'ai besoin de confort et d'intimité pour bander, mais là j'étais plutôt à l'aise - des râles qui provenaient d'à côté me confirmaient que nous n'étions pas les seuls à baiser. Elle a joui très vite, ce qui m'étonne toujours chez une femme mais n'est pas désagréable, surtout si le premier orgasme en appelle d'autres, et je n'ai pas tardé non plus. Comme souvent lorsque je fais l'amour debout mes jambes se sont mises à flageoler, j'ai dû m'asseoir sur la cuvette des toilettes; elle m'a regardé en souriant et m'a demandé si ça m'avait plu. J'ai connu beaucoup de filles qui ne couchaient pas le premier soir, mais très peu qui se faisaient prendre dans les toilettes après deux verres. J'étais ivre, la cocaïne me tapait sur le crâne, je suis rentré seul à l'hôtel, parce que je savais qu'on ne pouvait plus rien tirer de bon de moi, et je n'aime pas décevoir. Je l'ai revue le lendemain, elle est passée en fin d'après-midi dans ma chambre, nous avons fait l'amour jusqu'au matin. Elle n'était pas vraiment belle, mais elle avait un sacré tempérament. Je dois dire que durant ces trois années de réclusion le souvenir de nos ébats m'a servi de précieux réservoir à fantasmes.

En fait j'étais de nouveau au pied du mur. Le pire c'est d'être au pied du mur d'une prison. On regarde en haut, on se dit que de toute façon il n'y a rien à espérer, on ne peut pas s'en sortir par là.

Je ne sais pas là où on se sent le plus seul, si s'est enfermé avec soi-même dans une cellule, ou bien entouré de gens qui ne vous regardent pas et qui courent se terrer chez eux de peur que le malheur ne soit contagieux. J'en ai marre de la ville et de ses flonflons factices. En prison j'ai appris à regarder les autres droit dans les yeux, c'est la seule façon de savoir à qui on a affaire. En ville tout le monde regarde ses chaussures, comme pour être sûr qu'elles brillent aussi bien qu'eux en société. Je ne crois pas avoir appris à être aigri. J'ai même plutôt appris à accepter l'idée qu'on est toujours responsable de ses actes, même si a priori la faute en incombe à d'autres. Mon compagnon de cellule me racontait pendant des nuits ce qu'il pensait avoir compris de la vie. Psychiatre de formation, Pierrot était devenu psychanalyste, puis un jour il est tombé amoureux d'une de ses patientes, mariée, qui l'a embringué dans une histoire de crime passionnel à la Columbo, pour lequel il a pris dix ans. Je dois dire que si au début j'étais un peu sceptique sur les théories de Freud, à la fin je me suis laissé prendre au jeu. Quand Pierrot m'a proposé d'entamer une psychanalyse avec lui, j'ai accepté. De toute façon on était là à ne pas toujours savoir quoi faire, alors pour-quoi pas ? Nous avions le divan à portée de main à longueur de journée, et puis Pierrot est un type plutôt intelligent en qui j'avais confiance. Je dois dire que sa culture outrepasse largement la mienne, même si j'apprends vite et que je suis plutôt curieux.

Je me souviens de ma première séance; c'était un vendredi, nous avions mangé de la saumonette à la cantine, et la saumonette est peut-être l'un des pires souvenirs qui me restent de l'enfance, ce poisson servi bouilli, avec une grosse arrête centrale et un goût indéfinissable de merde. Après avoir confronté nos souvenirs sur le sujet, Pierrot s'est assis sur une chaise, a pris un bloc-notes et a commencé à me faire parler. J'étais allongé sur ma couchette, je regardais le plafond en ne pensant à rien. Et puis bientôt, je me suis mis à raconter certaines choses. En fait je ne pensais pas à rien, je croyais ne penser à rien, ce qui n'est pas pareil. Je ne voulais pas penser, comme me l'a dit Pierrot. C'est vrai, je ne voulais pas penser, parce que ça me faisait mal, je crois. Mais on ne peut pas ne pas penser. Sauf lorsqu'on est mort, peut-être. Pierrot a un fond de bouddhisme en lui, il croit qu'on n'est jamais vraiment mort. Je me demande bien ce que ça doit être, pas vraiment mort.

Désormais je devais envisager le lendemain autrement qu'entre quatre murs, ce qui n'est pas évident. On apprend à devenir dépendant et à ne plus se soucier du quotidien lorsqu'on est enfermé, la prison est infantilisante à plus d'un titre, lorsqu'on en sort on se sent démuni, même si bien sûr la liberté au début est assez grisante. J'ai l'impression d'avoir oublié beaucoup de choses, comme les bonnes manières, par exemple. Pierrot pense que l'éducation c'est comme le vélo, on n'oublie pas ce qu'on a appris, mais je n'en suis pas sûr.

Je ne sais pas ce que je vais faire. Pierrot m'a parlé d'un ami qui gère ses biens et à qui je pourrais demander de l'argent si j'en ai besoin, mais je n'ai pas envie d'y recourir tout de suite. Il me reste mon plan d'épargne logement, aussi bizarre que ça me paraisse, et puis si tout va mal je pourrais toujours revendre mon appartement et filer ailleurs voir si j'y suis. J'aimerais bien aller au Pérou, au soleil; en fait je crois que j'en ai marre de l'ombre et de la grisaille. Il paraît que la lumière a une influence sur le traitement ou l'apparition de certaines maladies. Aujourd'hui j'ai besoin de lumière, de clarté, même si j'ai les yeux fragiles et que je dois souvent porter des lunettes de soleil. Oui, c'est ça, j'ai envie d'aller bronzer sous les tropiques, là où les plages sont blanches, les femmes bronzées, la musique syncopée, et la vie bon marché. Je pourrais trouver un job dans un restaurant par exemple. Et puis quand on a été confronté à l'austérité carcérale on se rend compte qu'on n'a pas besoin de grand-chose dans la vie; l'essentiel se résume à peu, mais ce peu est vital. Enfin en attendant de partir sous les tropiques j’allais remettre mes affaires en ordre.

Je faisais l'inventaire minimaliste de l'appartement lorsqu'on a frappé à la porte. Je n'attendais personne, c'est le moins qu'on puisse dire, et j'ai pensé qu'il devait s'agir de visiteurs pour les deux squatters que j'avais virés la veille. J'ai ouvert, et je suis tombé nez à nez avec une jeune hollandaise au visage cerné de longues tresses blondes. Je ne m'étais pas trompé, c'est bien le squat qu'elle cherchait. Je lui ai expliqué la situation, elle a paru gênée, mais je lui ai dit que puisqu'elle était là elle n'avait qu'à entrer. Ça faisait si longtemps que je n'avais pas vu une aussi belle créature en chair et en os - plutôt en chair d'ailleurs - que je ne voulais pas la laisser repartir comme ça. Elle parlait assez bien le français, et affichait cet air peu farouche des filles habituées à voyager seules. Comme je n'avais rien à lui offrir, je lui ai proposé de déposer ses affaires et d'aller boire un verre quelque part, ce qu'elle a accepté.

Nous sommes descendus dans un bar à vin où j'avais mes habitudes avant toutes ces histoires. Je me demandais si le patron savait pourquoi je n'étais pas venu chez lui depuis trois ans, mais en fait je me suis dit qu'il ne valait mieux pas que je commence à me poser ce genre de questions, parce que sinon j'allais très mal vivre la période de réinsertion.

La jeune Hollandaise s'appelait Gudrun. Elle arrivait d'Australie. Un ami lui avait donné mon adresse en disant qu'il s'agissait d'un squat très propre tenu par des gens bien. Ça m'a fait rire. Nous avons bu du morgon, le cru du Beaujolais que je préfère, en mangeant des tartines de saucisson - j'avais pensé a priori que Gudrun était végétarienne, mais non. Au bout de la deuxième bouteille nous avions fait un peu mieux connaissance. Le père de Gudrun était un riche avocat d'Heindowen, elle parcourait le monde depuis désormais trois ans à la recherche de quelque chose qu'elle n'avait toujours pas trouvé, et son père finançait cette quête, lui demandant simplement en contrepartie qu'elle lui donne des nouvelles. On ne pouvait pas dire que cette fille était en rupture avec la société; elle en profitait, ce qu'elle ne niait pas d'ailleurs, et menait une vie assez insouciante, d'un point de vue financier tout au moins.

J'ai trouvé amusante l'idée qu'elle parcourt le monde depuis trois ans alors que depuis trois ans je faisais du sur-place dans une cellule minable sans voyager autrement que par la lecture, les rêves et l'introspection analytique. Pierrot avait refusé de louer un poste de télévision à l'administration pénitentiaire, et j'avais été d'accord avec cette décision. Je m'imaginais assez mal l'œil rivé toute la journée sur un écran où défilent des gens libres qui ne savent pas la chance qu'ils ont de pouvoir aller là où ils veulent - cela dit, lorsqu'on a la télé en cellule, l'une des dernières libertés est de pouvoir l'éteindre. Par la force des choses la lecture était devenue l'une des principales activités de ma vie carcérale, avec les séances d'analyse (que je payais symboliquement de ma ration de pain) et les cours de théâtre dispensés par un vieux metteur en scène trotskiste qui essayait de faire coïncider sa vie avec ses idées, ce qui n'est pas toujours facile (il n'est déjà pas aisé de savoir si nos idées sont les nôtres ou celles que les autres ont mises en nous malgré nous, comme disait Pierrot.) En fait, je crois que je n'avais pas complètement perdu mon temps durant ces trois ans, même si j'aurais préféré pouvoir voyager à ma guise comme Gudrun. Les probabilités de tomber sur un compagnon de cellule aussi exceptionnel que Pierrot étaient presque nulles, et j'avais eu une sacrée chance de cocu. D'ailleurs cocu ne m'allait pas si mal, puisque la fille avec qui je vivais à l'époque de ma condamnation s'était tout de suite jetée dans les bras d'un étudiant en commerce qui lui courait après depuis un moment. Je trouvais ce type idiot, mais il avait une belle voiture, et mon amie aimait les belles voitures et tout ce qui brillait. Elle n'est jamais venue me voir au parloir.
       

Je sais pas si ce sont les conséquences de la prison ou de ma psychanalyse - ayant suivi mon analyse en prison, c'étaient de toute façon les conséquences de la prison - mais je n'avais plus envie de perdre du temps quand il s'agissait d'écouter mon désir. Auparavant j'aurais refoulé mes pulsions sexuelles derrière de savants paravents plus présentables, j'aurais tourné autour du pot pendant un bon moment, je me serais posé mille questions inutiles et finalement je n'aurais peut-être pas tenté ma chance, mais aujourd'hui il n'en était plus de même. Et puis je crois que Gudrun avait compris qu'elle ne me laissait pas indifférent. J'avais aussi l'impression de ne pas la laisser indifférente, mais je me méfie de ce genre d'impression lorsque j'ai bu, parce que j'ai tendance alors à prendre mes désirs pour des réalités. En tout cas je ne pouvais pas nier la réalité de mon désir pour elle, et je lui en ai fait part avec une franchise qui m'étonnait moi-même. Elle m'a regardé en souriant, d'un sourire frais et désarmant de petite fille sage, et je me suis senti un peu idiot, ce qui m'arrive assez souvent. En même temps j'imaginais qu'elle devait avoir l'habitude de coucher à gauche et à droite dans sa vie de bohème dorée, j'imaginais qu'elle avait souvent été confrontée aux caprices de l'autre, l'autre qu'elle ne connaissait pas forcément mais chez qui elle était invitée à dormir pour la nuit avant de repartir sur la route en quête de je ne sais quoi. Et puis autant lui dire que j'avais envie d'elle plutôt que de l'héberger avec ce pesant non-dit entre nous. Quoiqu'elle me réponde, je préférais qu'elle le sache, et dans la mesure où je pensais qu'elle s'en doutait déjà, je préférais le lui dire.

Quand elle m'a caressé la joue j'ai failli me mettre à chialer tellement ça me faisait de bien, tellement ce geste me ramenait à une douceur évanouie, une innocence perdue. J'ai pris sa main dans la mienne et je l'ai approchée de mes lèvres pour l'embrasser. Et puis j'ai commandé une troisième bouteille de morgon, parce que j'étais ému, parce que j'étais heureux, et que j'avais envie de boire. L'alcool brouillait mes repères - ça faisait longtemps que je n'avais pas autant bu, même si parfois Pierrot faisait rentrer en douce dans la cellule du bourgogne de sa cave - mais il exacerbait aussi une certaine poésie de la vie qui m'avait échappée ces derniers temps. Je me sentais libre, bien sûr, évidemment que je me sentais libre, mais j'éprouvais surtout cette curieuse sensation d'être à l'aube d'une nouvelle existence, d'une nouvelle histoire, avec tout à réinventer - plutôt réinventer que reconstruire, ou construire autre chose ce que qui avait été détruit, alors.

Gudrun avait une peau de pêche, des seins en poires, une petite chatte imberbe comme un abricot, et cette salade de fruits était le meilleur dessert que j'aie mangé depuis longtemps. C'est à peine si j'osais la toucher, la caresser, de peur qu'elle ne se ferme, mais elle ne se fermait pas, au contraire elle s'ouvrait à mes mains, à ma bouche, à ma queue, elle s'ouvrait avec une fausse pudeur touchante, et moi, qui n'avais pas fait l'amour depuis tant de temps, j'étais fébrile, presque maladroit, certainement maladroit même, mais ça n'avait pas d'importance, c'était une maladresse attentionnée, qui voulait dire merci de t'offrir en sacrifice à un dieu qui s'appellerait «Espoir». Elle était agenouillée sur moi et me faisait l'amour à son rythme, lent, très lent, délicieusement lent, je sentais le plaisir gagner chaque cellule de mon corps, tout cela me semblait si irréel, j'étais perdu mais je me laissais aller à cette errance avec l'impression d'accéder à une part secrète de moi-même; elle a joui comme elle m'avait fait l'amour, doucement, un orgasme intérieur, mais qui avait l'air si puissant pourtant; elle a continué à aller et venir sur moi, pour me faire jouir à mon tour, et j'ai joui en pleurant, ce qui ne m'était jamais arrivé.

Gudrun était allongée à côté de moi et dormait. Elle avait une respiration légère, ses rêves devaient être légers eux aussi. Je la regardais dormir en pensant aux pâquerettes que je cueillais dans le jardin de mes parents quand j'étais petit. Elles se fermaient pour la nuit, et s'ouvraient à l'aube. Les tulipes aussi d'ailleurs, mais je préférais les pâquerettes - je n'ai jamais aimé les tulipes, sans savoir pourquoi; je devrais peut-être en parler à Pierrot; je me demande d'ailleurs si je ne lui en ai pas parlé, je lui ai parlé de tellement de choses… enfin ça ne devait pas être très important. Gudrun me faisait penser à une de ces pâquerettes fragiles que je cueillais en sachant que le fait de les cueillir scellait leur mort prochaine.

Je ne sais pas quel âge avait Gudrun. Je lui donnais, disons, vingt-deux ans. Elle dormait à côté de moi sur mon lit de fortune, et je me demandais si je n'aurais pas mieux fait d'appréhender la vie avec la même candeur à son âge. Mais mon père n'était pas un riche avocat hollandais, ce qui changeait les données du problème. Gudrun avait une peau laiteuse de fille du Nord. Je me souvenais de quelques tableaux de peintres hollandais, qui maîtrisent si bien la lumière, et aussi de ces Degas, de ces jeunes danseuses à la peau diaphane et lisse comme les fesses de Gudrun.

Quand je me regardais dans une glace, ce que j'évitais le plus souvent, je me demandais comment on pouvait me trouver beau, ou tout simplement séduisant. Ma séduction devait suinter de mes mots, mais quand j'observais mes mots dans le miroir je n'avais aucune idée de leur pouvoir de séduction; le miroir ne renvoyait que des images, et, à la limite, l'écho des mots si on se trouvait assez loin pour percevoir l'écho. Gudrun dormait à côté de moi, j’assistais à ce spectacle improbable sans vraiment y croire, tout cela était si soudain, et le morgon nourrissait mon ivresse avec la douceur d'un prêtre compréhensif accompagnant les derniers instants d'un libre-penseur…

Je me suis endormi en pensant que je rêvais déjà. C'était comme si la vie me reconnaissait le droit d'être heureux, mais j'allais certainement me réveiller et me retrouver seul dans mon appartement vide, seul à me demander ce que je faisais là et ce que j'allais faire ailleurs, seul à me demander comment j'avais pu inventer Gudrun et le plaisir qu'elle m'avait donné, comment j'avais pu être à ce point naïf de croire qu'une femme aussi belle pourrait aimer un type comme moi; enfin aimer… J’ai fait un rêve dans lequel je gravissais des montagnes en éprouvant une sensation de fatigue de plus en plus pesante; je ne voulais pas capituler et je grimpais, je grimpais, jusqu'à trouver refuge dans une ferme où une jeune femme m'a servi un verre de lait qu'elle tirait de son sein.

Quand je me suis réveillé j'étais seul dans mon lit. J'avais un peu mal au crâne, ce qui n'était pas étonnant. Le parfum qui flottait dans l'air et sur ma peau me rappelait que je n'avais pas inventé Gudrun, mais qu'elle avait bien existé. D'ailleurs son sac était posé par-terre, là-bas. Je me suis rendormi, ou plutôt j'ai essayé. J'ai entendu la porte de l'appartement s'ouvrir et se refermer. Gudrun rentrait en chantonnant, une chanson mélancolique qui me faisait penser à une jeune fille triste qui marche seule dans un champ de coquelicots. Elle s'est assise sur le matelas et m'a posé une main froide sur l'épaule, ce qui m'a fait frissonner. Elle a ri comme une enfant, ses mains se sont promenées sur mon dos, sur mes fesses, puis sont allées chercher ma queue, qui s'est durcie sous ses caresses. Je me suis allongé sur le dos et je l'ai laissé faire, je l'ai laissé me branler en pensant à toutes ces fois où j'avais été obligé de le faire tout seul; enfin obligé, je n'étais obligé de rien… Je me suis souvent demandé en prison comment faisaient les moines après avoir prononcé leurs vœux de chasteté. Est-ce que le désir finit vraiment pas s'estomper avec l'abstinence ? Je n'en suis pas sûr. Je ne pouvais me résoudre à croire que la volonté puisse lutter contre les exigences du corps, même si j'avais lu les exploits de quelques chamans. J'ai éjaculé si fort que j'ai reçu du sperme sur le visage.

Je m'étais dit ce matin qu'à partir d'aujourd'hui la vie ne pouvait rien me refuser.