La théorie du départ

Il y a ceux qui partent, ceux qui restent,
ceux qui aimeraient partir, ceux qui aimeraient rester,
et puis ceux qui ne savent toujours pas s'ils veulent partir ou rester.
Mais un jour ou l'autre, chacun s'est posé la question;
chacun s'est retrouvé confronté à la théorie du départ.
JPB

Lundi 21 avril, six heures quarante. L'immeuble est calme, la rue tranquille, les voitures n'ont pas encore entamé leur noria matinale. Une main s'abat sur le réveil qui vient de se déclencher. Dans le prolongement de la main, un bras. Au bout du bras, un homme. Cet homme je le connais bien, c'est moi. Vingt-sept ans aujourd'hui…

Comme tous les matins l'hôtesse de l'accueil m'a adressé un sourire niais tandis que j'attendais l'ascenseur dans le hall du rez-de-chaussée, puis j'ai rejoint mon bureau au cinquième étage, service des sinistres. Comme tous les matins la secrétaire du chef m'a embrassé sur la joue, et comme tous les matins je me suis assis dans mon fauteuil de subalterne, le regard perdu sur un calendrier accroché au mur.

Quelques mois auparavant je travaillais sous la houlette d'un honnête homme, nous étions tous les deux amateurs de pêche et je ne connais rien de tel qu'une passion partagée pour assouplir des rapports hiérarchiques. Malheureusement la direction avait incité ce cadre vieillissant à prendre sa retraite, pour le remplacer par un jeune loup dont les méthodes de management me reléguaient au rang de pion décérébré. J'essayais d'organiser un mouvement de résistance passive aux lubies de notre nouveau directeur, tout en éprouvant désormais la sensation de ne plus être à ma place ici. Mes journées de travail s'écoulaient sans enthousiasme, je rentrais chaque soir en me disant « encore un jour de plus en moins », le lendemain au réveil mon esprit plaidait pour la grasse matinée, mais mon corps se devait d'être présent une heure plus tard au siège de la société d'assurances qui m'employait. Je luttais entre désir et intérêt, et si la plupart du temps j'aspirais à suivre mon désir, je répétais pourtant toujours le même rituel en songeant avec perplexité à la vacuité de ma vie : j’enfilais une robe de chambre, j'allais à la salle de bain, je prenais une douche, me rasais, je passais mon costume, j'avalais un café, je partais au bureau, où l'hôtesse de l'accueil me souriait, etc…

Mon regard était toujours perdu dans le vague lorsque j'ai reçu un coup de fil de mon chef, me priant de venir le voir.

- Ah vous voilà, vous. J'avais pourtant bien précisé : pas d'initiatives personnelles!, fulmine-t-il une fois que j'ai refermé la porte de son bureau. Il faudra bien que vous appreniez à obéir un jour, sinon ça pourrait vous jouer de mauvais tours!

La veille j'avais bouclé et envoyé un dossier urgent à notre siège national, sans demander le visa de mon chef, qui était en déplacement. Cet acte, éminemment répréhensible d'après le nouveau règlement, serait passé tout à fait inaperçu si un collègue de travail ne s'était plaint de mon zèle.

La capacité de mon supérieur à faire d'un rien un évènement m'énervait plus qu'autre chose. Quelques semaines plus tôt j'aurais peut-être ravalé mon amour-propre pour ne pas envenimer la discussion, parce que j'étais pris au piège de tristes contingences matérialistes et que je tenais à garder ce travail. Mais aujourd'hui je n'étais plus disposé à plier l'échine, soumission qui à long terme aurait bien fini par me provoquer un ulcère à l'estomac. Entre mon désir et mon intérêt, j'étais décidé à suivre mon désir. Je dévisageais mon chef sans rien dire. Ce pur produit d'élevage me faisait soudain pitié; derrière sa suffisance et son arrogance la faille était là, béante : l'argent et le pouvoir ne remplacent pas l'amour.

- Je n'ai pas l'intention d'apprendre à obéir, dis-je.

- Pardon ?, fait-il en esquissant un sourire sarcastique.

- Et vos sentences moralisatrices vous pouvez vous les mettre quelque part, si vous voyez ce que je veux dire. De toute façon si je décidais d'obéir un jour, ce ne serait pas à un minable dans votre genre.

- Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites.

- Vous n'avez pas le monopole du jugement pertinent.

- Ne le prenez pas sur ce ton !

- Je fais ce que je veux

- Vous faites ce que vous voulez ?! Laissez-moi rire !

- Bon, je crois qu'on s'est tout dit…

J'ai fait demi-tour dans l'intention de sortir, mais mon chef s'est rué sur moi et a agrippé des deux mains les revers de ma veste :

- Ecoute-moi bien petit con, je ne te le répéterai pas deux fois : je vais te casser, tu entends?! Tu vas ramper devant moi, que tu le veuilles ou non ! J'étais sûr que tu m'emmerderais; mais plus pour longtemps !

On me considère à tort comme un garçon calme. J'ai repoussé mon chef, qui a perdu l'équilibre et s'est écroulé à reculons sur la moquette, après quoi je suis sorti du bureau en laissant la porte grande ouverte. Des employés alertés par notre altercation s'étaient regroupés dans le couloir, plusieurs collègues se sont précipités au secours de leur idole tombée du piédestal, tandis que je cherchais du regard celui qui m'avait dénoncé, un hypocrite qui aurait vendu sa mère pour une promotion. J'ai fini par l'apercevoir près du distributeur de boissons, un gobelet de café à la main.

- Tout va bien ?, je lui demande.

- Et toi ?…

- Je n'aimerais pas être ta conscience; et ne fais pas la vierge effarouchée s'il te plaît. Enfin une chose est sûre, c'est que je ne verrai plus ta tête de faux-jeton, parce que je vais vivre loin des cloportes dans ton genre. Salut, et merci pour tout.

Je lui ai pris des mains son gobelet de café et le lui ai retourné sur la tête. J'ai descendu à pied les cinq étages, j'ai salué d'une boutade l'hôtesse de l'accueil et, léger, je suis sorti affronter un monde nouveau.