La drôle de vie de Schinkelberg

Il suffit d'ordinaire qu'une idée s'élève au-dessus de la vanité,
de l'indifférence et de l'égoïsme quotidien,
pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi vulnérable.
Maurice Maeterlinck
La sagesse et la destinée

Du corps de sa mère il a entendu un réveil sonner, et s'est éveillé. Il a hurlé, agressé par la lumière qui soudain baignait ses yeux.

Son père souriait et pleurait.

Sa mère respirait profondément.

Lui, il hurlait. Il n'avait rien demandé à personne, il était bien là où il était, il voulait y retourner.

«Halte là, petit ! En toi vient de se réincarner l'espoir du renouveau. Mange bien ta soupe, et dépêche toi de grandir. Alors seulement viendra le temps de retourner d'où tu viens. Mais toute ta vie, tu en chercheras la voie. Bon allez, je te laisse, il faut que j'aille faire mon billard.»

Quelle était donc cette voix envoûtante qui, déjà, s'adressait au petit Schinkelberg ?

Humeur massacrante. Voilà bien quelque chose d'étrange, le massacre de la bonne humeur qui ploie sous le joug des désirs inassouvis.

Le jeune Schinkelberg s'agenouille pour saisir entre le pouce et l'index la tige d'une fleur, qu'il arrache de terre. Des pétales volent tout autour, et comme des gouttes d'eau légères viennent se poser dans l'herbe.

Schinkelberg se relève. Maintenant, la flèche indique à gauche. Il suit cette nouvelle direction tout en portant la fleur à ses narines pour en humer les parfums.

Bientôt Schinkelberg s'agenouille, et arrache une autre fleur, une marguerite au cœur d'or. La flèche continue tout droit.

Voyageur de l'inconnu, il a disparu le temps d'une nuit, d'un rêve, d'un soupir; et il est réapparu là, aussi subitement.

Schinkelberg s'assoit sur le lit froid en désordre; quelqu'un d’autre a dû y dormir, il avait fait son lit avant de partir dans le miroir. Il avait lu Alice et s'en était allé la retrouver de l'autre côté, il n'était resté de lui que son image, froide, plane, fragile. Que la glace se brise, Schinkelberg était prisonnier du temps qui ne passait plus.

La petite rose qu’il tient à la main semble l’observer avec attention. La rose, un cadeau d'Alice… Souvenir d'une vie à l'envers, qui vaut bien celle à l'endroit.

La rose se penche pour appliquer un baiser sur la joue de Schinkelberg. Tu piques, petite fleur, lui dit-il.

Les nuages gris passent au-dessus de la ville, des flocons de neige s'amassent sur les toits en tourbillonnant, la rue est couverte d'un voile blanc, les voitures laissent derrière elles de larges traces de souillures, des guirlandes lumineuses suspendues se balancent, le vent souffle en d'éphémères rafales, qui font s'arc-bouter les passants attardés devant les vitrines des magasins maculées de buée.

Schinkelberg sort de chez lui en claquant la porte. Son chien vient de mourir, il a perdu son seul compagnon. Frissonnant de toute part, il sent le froid lui geler le visage, lui piquer les yeux; un halo de vapeur blanche trahit sa respiration.

Aujourd'hui Schinkelberg n'a pas le cœur à rire, il marche nonchalamment, au hasard, voyageur en transit transi de froid, songeant à cette solitude qui désormais l’attend.

La nuit est étrange. Elle enveloppe la vie d'une curieuse moiteur. Elle surprend les portes à s'ouvrir seules, la souris à se faire étrangler dans le piège, l'homme à mourir dans son lit.

La nuit, Schinkelberg n'arrive jamais à dormir.

Un serpent se dresse maintenant face à Schinkelberg ; nul ne sait d'où ce serpent peut bien sortir, pourtant le reptile se tient là, à portée de main.

Schinkelberg ne bouge plus, par crainte de provoquer l'attaque de l'animal. Le jeune homme et la bête se regardent dans les yeux, sans fausse honte. Ce n’est pas la première fois que Schinkelberg vit une telle situation, que peu lui envieraient; mais de nouveau, il se demande que faire : attendre, ou agir ?

Schinkelberg s’est assoupi dans son lit. A l'étage du dessous la jeune fille joue du piano, un nocturne de Chopin. Les doigts mal assurés trébuchent sur les notes blanches et noires.

Le lit devient barque, la musique rivière, et Schinkelberg part à la dérive. Le cours d'eau l'emmène en douceur vers un rivage inconnu. Quand la barque s'échoue sur un banc de sable, Schinkelberg saute sur la rive.

Là, parmi les arbres et les oiseaux, la jeune fille joue du piano. Schinkelberg ne veut pas la troubler, il reste en retrait, silencieux. Alors comme une feuille que le vent fait tourbillonner, le piano à queue s'envole dans le ciel gris, emmenant la rivière derrière lui.

Le cerf-volant disparaît dans les nuages, et Schinkelberg reste seul, à chercher un signe dans l'azur. Il s'imagine corde de piano, hurlant de douleur sous les coups saccadés des marteaux, une corde tendue et tordue de souffrance pour le plaisir des jeunes filles qui frappent, insouciantes, les touches noires et blanches. Ton, demi-ton, ton, demi-ton, ton, demi-ton.

Schinkelberg attend son heure. Installé sur une pierre verdâtre, il observe les alentours. Il est debout sur une pierre, dans un parc. Un inconnu méfiant pourrait suspecter quelque chose; mais Schinkelberg passe inaperçu. Sur sa pierre verdâtre, par cet après-midi d'automne, il regarde les feuilles tomber. La pluie commence à se faire plus insistante.

Un oiseau se pose sur l'épaule de Schinkelberg. Le jardinier passe avec une brouette, s'empressant de gagner la cabane où il entrepose ses outils. Schinkelberg est toujours immobile sur sa pierre, dans le parc, un après-midi d'automne pluvieux, et passe inaperçu, tandis que le jardinier s'abrite dans sa cabane.

Une voiture s'arrête à l'entrée du parc. Une porte claque, des pas font des clapotis dans les flaques d'eau. Schinkelberg retient sa respiration. La femme vêtue d'une robe bleue s'approche de lui en le fixant du regard. Il ne passe plus inaperçu.

Un charmant sourire s’est glissé sur les lèvres de la jeune femme. Elle sort de sa poche une poignée de poudre bleue, qu'elle lance sur Schinkelberg. L'oiseau s'envole. Elle prononce quelques mots, que le jardinier n'entend pas, puis elle repart. La porte de la voiture claque, le moteur s'éloigne.

Schinkelberg, qui n’est plus de bronze, descend de son socle et emprunte d'un air dégagé le chemin qui mène à l'orée du parc. Il en a fini d'être figé sur cette pierre verdâtre, fini de supporter malgré lui la pluie, les oiseaux, et les gens qui passent devant lui sans le voir.

Il referme derrière lui la porte du parc.