L'ivre d'images

Ôter le capuchon du stylo avant toute chose, avant même de réfléchir aux lignes à venir, se souvenir que l’encre fraîche a une odeur, différente de celle du papier jauni et des greniers remplis de vies passées, une odeur de seiche aux abois qui fuit derrière son nuage opaque un gêneur insistant et tenace, laisse-moi rêver semble-t-elle dire sèchement à celui qui brise sa quiétude, tandis que plus loin, là-bas au-dessus du niveau de la mer, au contraire la page blanche appelle de ses vœux le mot qui va la réveiller, la phrase qui va la révéler aux yeux de l’autre, le paragraphe suspendu dans le temps conjugué, tendu entre passé et devenir, paragraphe qui mènera le propos d’une rive à l’autre, vers une nouvelle ligne d’horizon à écrire.

Depuis mes premiers mots écrits l’encre a séché, le doigt qui l’effleure ne l’effacera plus, pourtant les mots ne sont pas figés, ils dansent comme cette barque de pêcheur sur la mer irisée, une barque de pêcheurs à la ligne qui ont jeté l’ancre dans cette tranquille crique, loin des turpitudes de la vie terrestre, si terre à terre qu’on en oublie parfois de rêver à ces mots d’ailleurs, ces mots d’une autre langue, ces chants d’autres désirs, ces possibles espaces vierges sans violence ni haine où même le plus féroce guerrier retrouve une âme d’enfant, d’enfant heureux. Bientôt se lève la houle, là où le vent rencontre la vague, page blanche d’écume qui n’est pas de colère, les pêcheurs remontent leurs lignes, ils n’ont point d’interrogation sur le fait de devoir maintenant partir, ils hissent l’ancre, et voilà l’esquif chargé d’inspiration qui amorce un lent mouvement de godille vers le plus proche rivage ; non, les mots séchés ne sont pas figés, la page sur laquelle ils se couchent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit se pliera tel un origami à leur impérieux désir de s’envoler, de partir à la découverte de l’autre, et ce même vent qui irise la mer et fait danser la barque des pêcheurs supportera les ailes de l’avion en papier qui planera chargé de ces mots au devant de nouveaux territoires à féconder.

J’ai revissé le capuchon du stylo en songeant que je ne parviendrais pas à écrire grand-chose aujourd’hui, tant mon attention était accaparée par le paysage côtier et le moindre événement qui s’y déroulait, un goéland en vol plané, des nuages mouvants au gré du vent salé, une silhouette sur le chemin des douaniers, là-bas. Quand cette silhouette a soudain disparu je me suis d’ailleurs vaguement inquiété; mais si Sherlock Holmes aurait trouvé là matière à déductions subtiles, les miennes n’allaient pas plus loin qu’un probable éboulement de terrain qui avait emporté le randonneur et ses secrets, désormais ensevelis ou noyés, ou les deux, dans l’indifférence générale et le tumulte imperturbable de la mer.

J’ai relu les quelques mots inscrits en haut de la page, les seuls mots sortis pour l’heure de mon stylo, de la main gauche mais adroite qui le tenait, de l’esprit alerte mais inquiet qui l’animait : « Cela fait longtemps, mais est-ce suffisant pour perdre espoir ? ». Dubitatif, j’ai replié la feuille de papier et l’ai glissée dans le livre que j’avais emmené en guise d’écritoire. Les pêcheurs à la ligne venaient d’accoster, et, sac en bandoulière, remontaient maintenant la plage vers la lande. Je me demandais si je ne serais pas plus avisé de les imiter, et de rentrer à l’hôtel prendre un thé puis faire une sieste ; mais le temps était clément, et mon emploi du temps tout autant.

Tandis que mon regard se perdait à nouveau dans l’éther à la recherche d’un moi-même oublié, des souvenirs d’enfance que je savais aujourd’hui déterminants ressurgissaient avec une troublante précision ; et tout occupé à me replonger dans ces épisodes juvéniles chargés de sens prémonitoire a posteriori, mes mains palpaient machinalement le livre écritoire comme une dévote son missel.

Jusqu’à cet instant, je n’avais pas accordé d’attention particulière à ce livre, hormis le fait qu’il était trop grand pour voyager dans une poche et devait être porté à la main, détail qui revêt son importance lorsqu’on se destine à marcher sans savoir où vont nous mener nos envies et nos pas, que l’on est attaché, comme moi, à garder les mains libres en toute circonstance, et qu’on ne possède pas de sac à dos. Mais je savais d’expérience que je ne pourrais rien rédiger sur des feuilles volantes sans ce nécessaire auxiliaire, je voulais écrire en plein air, face aux éléments, et cette faim d’écrire suffisait à en justifier le moyen, au risque de se muer sinon en faim de non-recevoir. Je m’étais donc résolu à emmener ce léger mais encombrant compagnon, qui ferait aussi office de portefeuille. Je ne pensais rien lui demander de plus, comme d’ailleurs je n’avais plus l’intention de demander quoi que ce soit à qui que ce soit, en espérant que mon air taciturne et revêche me vaudrait en retour au mieux une possible tranquillité, au pire une redoutable solitude.

Ce livre que je tenais entre les mains, et qui me tenait sans le savoir compagnie, n’était pas de ces précieux recueils à manipuler avec la même prudence qu’un verre de cristal empli d’un vin rare. Sans titre apparent, recouvert d’une toile rêche vermillon, il m’évoquait plutôt un sympathique gaillard à qui asséner une tape amicale dans le dos avant de commander un autre whisky.

Inspiré par l’océan et envahi d'une agréable indolence, je me suis surpris à siffler une mélodie nostalgique, un air qui mêlé au vent prenait des allures de ballade irlandaise. J’ai vu un marin accoudé au comptoir d’un pub enfumé, un marin qui racontait à la cantonade des histoires de tour du monde, des récits mâtinés de guiness et d’élucubrations fantasques. Le pub suggérait le bar de l’hôtel où j’étais descendu ; sur ses murs lambrissés, des vestiges en laiton rutilant rappelaient les nombreux naufrages qui depuis le début de la marine marchande avaient ponctué la vie des gens de la côte. Ces vestiges conféraient à l’endroit des allures de cabine au long cours, et je n’aurais pas été étonné, passant la tête par un des hublots en fin de soirée, de recevoir en plein visage une sombre vague qui m’aurait certainement dégrisé. C’est dans ce bar, où les clients venaient diluer leur ennui dans le thé ou l’alcool, que j’avais fait main basse sur le livre à la couverture rouge, oublié par un voyageur de passage, et resté là à la disposition d’un autre à venir.

Une mouette facétieuse a gratifié ma veste en tweed d’une fiente d’albâtre et s’est éloignée en riant de son forfait, anonyme dans la meute de ses congénères en quête de hauteur. Usant des courants ascendants, les oiseaux défiaient la gravité de la situation en se moquant d’eux et de moi-même. La mouette facétieuse observait ma réaction, mais l’homme ne réagissait pas ; il est assis à l’extrémité du promontoire, face à la mer, imperturbable, immobile, et regarde l’horizon comme un phare chargé de psalmodier des signaux salvateurs. Un livre rouge posé sur ses genoux apporte une touche colorée à cette banale silhouette, ainsi que sur l’épaule une petite tâche blanche qu’il ne prend pas la peine d’essuyer. De là-haut on aperçoit le clocher du bourg, les maisons agglutinées autour de l’église, et la camionnette des pêcheurs qui rejoignent leur foyer en zigzaguant sur les chemins bordés de bruyère. Le bateau qui entretient une liaison avec le continent s’éloigne de l’embarcadère dans un nuage de fumée noirâtre, scellant un nouvel abandon, et de prochaines retrouvailles.

J’ai senti bientôt l’inspiration poindre sous le masque stoïque de la méditation; à défaut de promesses, j’allais couvrir la page blanche de noirs propos. Tel un scribe scrupuleux s’escrimant à s’exprimer sans sourciller sur le silence des faits, j’avais l’intention d’en découdre avec le fil des derniers évènements. Face aux récifs d’effacer le passif, d’être acteur aux yeux de mes détracteurs, d’affirmer ma vision idéaliste du monde, de scander mes joies et mes colères, tels ces oiseaux de mer braillards dont je me demandais ce qu’ils avaient de si important à faire vers le Nord, où l’armada se dirigeait désormais, suivie d’inévitables retardataires, poètes, flâneurs, récalcitrants à toute forme d’autorité. Comme je les comprenais, ces objecteurs de l’urgence, dont j’aurais volontiers accompagné l’aérienne errance sans savoir moi non plus ce que j’allais chercher vers le Nord…

Quand plus pragmatiquement j’ai cherché mon stylo-plume à sa place coutumière, dans la poche de ma chemise, je ne l’y ai pas trouvé. J’ai fouillé mes autres poches, en vain. J’ai scruté alentour l’herbe mousseuse de la lande, sans plus de succès ; enfin je me suis levé et ébroué tel un chien au sortir de l’eau, mais rien n’a jailli de mes effets. Alors, sans saisir comment ce stylo-plume s’était volatilisé, j’ai songé que mes velléités d’expression venaient d’être tuées dans l’œuf par un détail.

Le ciel se confondait avec l’horizon, le vent se faisait plus frais lorsque par intermittence le soleil disparaissait au-dessus de nuages furtifs, au loin le clocher du bourg sonnait avec insistance l’heure du premier service dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais faim, l’humidité m’imprégnait peu à peu, pourtant je ne parvenais pas à m’arracher à la contemplation. Prendre le chemin du retour prenait des allures de renoncement.

Par désœuvrement plutôt que soudain intérêt, j’ai ouvert le livre rouge à l’endroit où j’avais glissé comme un signet ma lettre inachevée. Elle marquait le début d’un chapitre intitulé « Où notre voyageur téméraire, lâchement abandonné par sa belle égérie, retrouve force et vigueur dans les vignes du Seigneur ». J’ai souri. La perspective de boire plusieurs verres ce soir au bar de l’hôtel était vraisemblable, sinon inéluctable, mais retrouver force et vigueur dans ces libations solitaires me paraissait plus aléatoire. Mon statut de voyageur téméraire ne faisait en revanche aucun doute ; quant à l’abandon d’une belle égérie, ce n’était pas la première fois, ni la dernière, que je m’y trouvais confronté.

J’ai effeuillé quelques chapitres avant de m’arrêter sur celui « Où l’on constate, comme notre héros, que tout vient à point à qui sait attendre ». Et j’ai souri de nouveau. Le livre semblait vouloir m’inviter à une expérience hermétique, à laquelle j’était prêt à me livrer. Alors j’ai continué à piocher dans le texte ici et là, constatant avec une incrédulité émoussée que ces passages choisis au hasard évoquaient certaines de mes interrogations, rejoignaient mes rares convictions, ou rappelaient étrangement des faits précis de ma vie. Une dernière phrase, apparemment anodine, a ébranlé mon imaginaire comme une fusée de feu d’artifice prend possession du ciel : « Cela fait longtemps, mais est-ce suffisant pour perdre espoir ?… ».

La coïncidence s’avère souvent troublante, surtout lorsqu’elle s’évertue à nous faire croire à la réalité  de la fatalité… Quel oracle, quelle pythie, quelles prophéties nostradamusiennes tenais-je là entre les mains ? Athée bien que peu pressé, je n’envisageais pas le divin autrement que sous la forme d’une émotion liée au plaisir, le destin autrement que sous celle d’une funeste loterie, pourtant je devais reconnaître l’improbable cohérence entre mon existence, rêvée ou vécue, et les messages que me délivrait ce livre. Des liens secrets se tramaient donc parfois entre le désir et l’écrit, entre le possible de la vie à venir et un chemin déjà tracé ?

Une violente rafale de vent m’a sorti de ces réflexions sans issues. J’avais oublié le froid du crépuscule, le bruit des vagues, l’odeur de la mer, je n’étais plus qu’un point d’interrogation égaré sur la côte, cherchant à démasquer derrière des chimères une logique rassurante. Au loin un bateau funambule se découpait maintenant en ombre chinoise sur le coucher de soleil écarlate, témoin solitaire reliant le jour et la nuit, aujourd’hui et demain, ici et là-bas. En passant une main dans mes cheveux ébouriffés, j’ai retrouvé mon stylo-plume calé sur l’oreille droite. Je me suis moqué moi, pauvre quidam désemparé devant un livre comme je l’aurais été à l’écoute des propos vraisemblables et évasifs d’une voyante.

Tout en le refermant d’un geste sec, j’ai décidé de dérober cet étrange recueil mis sur mon chemin par un clin d’œil du hasard ; il me servirait désormais de vade-mecum où puiser une interprétation ludique et ésotérique de la vie, horoscope personnel auquel je ne pouvais pourtant rationnellement adhérer. Et j’ai regagné l’hôtel à travers la lande, dans l’obscurité naissante, en me demandant quel objet personnel j’allais oublier sur la table de chevet pour me faire pardonner ce modeste larcin.