L'ami de passage

Mourir, c'est partir beaucoup
Alphonse Allais

Accoudé à la rambarde arrière du caboteur, je regardais les côtes du Finistère s'estomper dans la brume d'automne. Si je n'avais pas bu de la Guinness toute la nuit avec des ivrognes irlandais, je serais peut-être parvenu à attraper la navette touristique du matin, plus confortable et beaucoup plus rapide.

Un matelot en tablier de cuisine vida par-dessus bord un seau d'épluchures, bientôt une nuée de mouettes braillardes se disputèrent le butin. Quand j'avouai ma gueule de bois au matelot qui m'observait d'un air perplexe, son sourire m'assura de la sympathie d'un connaisseur. Il m'invita à partager le déjeuner de l'équipage, alors je l'accompagnai en vacillant jusqu'à la cambuse, où de toute évidence je perturbai l'intimité des hommes qui s'y trouvaient déjà attablés. Ils en vinrent à de meilleurs sentiments au moment où je sortis ma bouteille de whiskey: leurs visages s'ouvrirent, l'ambiance se fit plus cordiale, et la discussion reprit son cours. Sur une carte maculée d'empreintes de doigts on m'indiqua les recoins de la côte où pêcher le bar, le mulet ou l'encornet, mais j'étais trop mal en point pour retenir quoi que ce soit. Après le fromage j'allai m'allonger sur le pont arrière; des mouettes poursuivaient toujours le bateau en jacassant, la mer était assez calme, je m'endormis.

Lorsque le bastingage heurta le quai je rassemblai mes esprits épars. Le cuisinier me demanda si je comptais rester longtemps sur l'Île, mais je n'en avais aucune idée. Je le remerciai de son hospitalité, je saluai les hommes d'équipage affairés au débarquement des palettes de marchandises, et en posant le pied sur la terre ferme j'eus la pénible impression qu'elle tanguait à son tour

Un quincaillier me déposa au bourg après que je l'ai aidé à charger dans sa fourgonnette des paquets qu'il était venu réceptionner à l'embarcadère. Je gagnai ensuite à pied l'hôtel Anne de Bretagne, une bâtisse isolée aux confins de la lande et de l'océan.

La pension semblait déserte, en cette arrière-saison maussade je devais être le seul hurluberlu à m'aventurer dans la région. Une femme engourdie par le sommeil apparut sur le palier de l'escalier et me demanda si j'étais le monsieur de Paris qui avait réservé. A l'étage je visitai une chambre rustique avec vue sur la mer, je m'y installai aussitôt, enfin je me déshabillai et me glissai dans le lit froid en poussant un soupir de satisfaction.

Lorsque j'ouvris la fenêtre une bourrasque chargée d'embruns apaisa mon érection matinale. Les plaintes d'une corne de brume me parvenaient du lointain, l'océan semblait avoir disparu derrière le brouillard, pourtant on entendait toujours les vagues se fracasser sur les rochers en contrebas.

Deux clients de l'hôtel, un homme d’une quarantaine d’années et une femme plus jeune que lui, probablement arrivés par la navette du matin, étaient installés dans la salle à manger quand je descendis déjeuner. Je les saluai et m'assis à une table à l'écart, où la patronne vint prendre ma commande, désolée qu'il n'y ait au menu d'aujourd'hui que des huîtres et du haddock au beurre blanc.

L'après-midi j'entrepris une randonnée jusqu'au phare du Créach, au nord-ouest de l'Île, l'un des plus puissants phares du monde d'après le prospectus de l'office de tourisme. Des moutons inquiets me jaugeaient d'un air stupide, parfois je surprenais une compagnie de lapins qui baguenaudaient dans les bosquets de bruyère, là-bas un petit chalutier rouge et blanc gagnait le large, en évitant les écueils sur lesquels les bateaux marchands s'éventraient naguère, les soirs de tempête. Le brouillard s'était à peine levé, un vent humide balayait la lande, mais de timides rayons de soleil perçaient les nuages par endroits.

Je rentrais de promenade quand la jeune femme arrivée du matin s'engouffra dans une voiture qui attendait devant l'hôtel, moteur allumé - au bourg plusieurs taxis proposaient des visites guidées de l'Île. Son compagnon, stoïque, regarda le taxi s'éloigner à vive allure en direction de l'embarcadère.

Nous n'étions plus, de fait, que deux clients dans la pension, aussi pour le dîner je suggérai à l'éconduit de se joindre à ma table. Nous vidâmes plusieurs carafes de muscadet en faisant connaissance.

- Elle peut se montrer charmante ou tout à fait exécrable, ce qui est un trait de caractère bien féminin, il me semble…, me dit-il en évoquant la jeune femme qui venait de l'abandonner. Non, ce qui est curieux, c'est qu'elle pense que je la méprise; enfin c'est ce qu'elle veut bien me dire. On a toujours plaisir à se revoir, mais elle change parfois brusquement d'attitude à mon égard, alors elle me flanque à la porte de chez elle, en pleine nuit de préférence, ou bien elle me laisse seul à la table d'un restaurant qu'elle quitte en faisant un esclandre… vous voyez le genre. C'est peut-être un jeu, je ne sais pas. Enfin elle est comme ça.

Alexandre se résolut à poursuivre en solitaire son séjour sur l'Île. Nous prenions nos repas ensemble, mais chacun vaquait sinon à ses activités personnelles. Je poussais souvent mes excursions jusqu'aux falaises à-pic de Penn ar Ru Meur, où je méditais sur le sens de ma vie, assis en surplomb de vagues tumultueuses. Parfois Alexandre venait avec moi à la pêche, nous descendions les rochers jusqu'à la mer, et si nous attrapions des poissons le cuisinier nous les préparait à notre convenance. Un matin le patron de l'hôtel nous proposa de l'aider à relever ses casiers à homards, nous partîmes alors à bord de l' « Enez coz va zadou », un petit chalutier, et selon la houle je me révélai plus ou moins vaillant.

Le jour de son départ j'accompagnai Alexandre à l'embarcadère; nous nous promîmes de nous revoir, et j'attendis pour faire demi-tour que le bateau qui le ramenait vers le continent ait disparu derrière les replis de la côte. Convaincu dès lors de ne plus avoir grand-chose à faire là, je décidai de rentrer à Paris le plus tôt possible.

Je louais un deux pièces près du jardin du Luxembourg, rue Dugay Trouin. Trois amis d'enfance possédaient le double des clefs et assuraient en mon absence une sorte d'intérim des lieux, qui leur servaient à l'occasion de garçonnière. Aussi lorsque je rentrai de Bretagne je ne fus pas surpris de voir Antoine émerger de ma chambre en réajustant son pantalon. Il me présenta la fille avec laquelle il flirtait et insista pour que je l'accompagne à une soirée où ils étaient invités. Mais en proie au traditionnel spleen des retours à Paris, je préférais rester seul.

Je déballai mes bagages, me servis un verre de bourgueil, et observai par la fenêtre de la cuisine les toits alentour, en songeant avec un sourire indulgent à mes tristesses d'enfant. Dans un accès de nostalgie j’appelai Alexandre pour prendre de ses nouvelles. Je laissai sonner longtemps le téléphone chez lui, et j'allais raccrocher quand un timide « oui ? » sourdit de l'écouteur. Une dame âgée m'apprit qu'Alexandre était à l'hôpital du Mans, qu'il avait eu un accident de voiture en revenant de Bretagne, mais que ses jours n'étaient plus en danger.