John aime la pluie

Je crois que j'aimerais bien m'asseoir tranquillement par ici
pour réfléchir quelques minutes, dit Holmes.
Conan Doyle
Le problème du pont de Thor

John jeta un coup d'œil par la baie vitrée. Le ciel d'ardoise se brisait en pluie torrentielle, les arbres du parc pliaient sous les rafales de vent, bientôt pourtant les nuages s'éloignèrent, des touches de bleu apparurent vers le Nord et la lumière crue du soleil revint aussi vite qu'elle s'était estompée. Drôle de temps. John s'assit sur le canapé de l'atelier et s'essaya à rouler une cigarette; il ne fumait pas, surtout pas de cigarettes roulées, c'est Victoria qui avait oublié là son paquet d'Amsterdamer la dernière fois en filant en quatrième vitesse. John remit le tabac dans le paquet, fit une boulette de la fine feuille de papier et l'envoya valser d'une chiquenaude au bout de la pièce.

- Il y a quelqu'un ?, cria une voix dans la maison.

- Oui !, répondit John sans bouger du canapé.

Le visage mouillé de Martin apparut par la porte entrouverte de l'atelier.

- Qu'est-ce qui me vaut l'honneur ?, lui demanda John.

- L'envie de surprendre un artiste en pleine création.

- Et bien voilà, c'est fait.

- Dis-moi, tu te rappelles cette petite nana qu'on a rencontrée chez Antoine, celle qui n'avait pas de soutien-gorge sous son chemisier ?

- Marion ?

- Je vois que tu as de la mémoire !…

- C'est le genre de fille dont je retiens le prénom.

- J'ai rendez-vous avec elle ce soir au bowling, elle m'a dit qu'elle serait avec une amie, alors j'ai pensé que tu aurais peut-être envie de m'accompagner ?

- Ecoute c'est gentil, mais je ne sors pas en ce moment.             

- Tu es sûr que tu ne veux pas venir ?…

- Non, je ne peux pas. Désolé.

- Tant pis… Sinon ça tient toujours, ta fête, samedi ?

- Oui.

- Je peux y inviter Marion et sa copine ?

La pénombre s'infiltrait dans la maison. John avait faim, c'était maintenant le seul désir qui le taraudait vraiment. Il avait bien eu un accès de libido tout à l'heure, une érection fugitive, mais cette pulsion s'était estompée dans des considérations pragmatiques sur l'impossibilité de l'assouvir autrement qu'en se masturbant. Il fit l'inventaire du réfrigérateur: une boîte de lait, un vieux pot de crème fraîche, des fromages ratatinés, quelques tomates, un concombre, un restant de rillettes d'oie, des œufs et un assortiment de sauces pour fondue bourguignonne. Le désert gastronomique. John avait envie de poulet grillé, un poulet grillé avec de la mayonnaise et des frites, évidemment il ne s'agissait pas de grande cuisine, c'était une envie fruste, comme lorsqu'il mangeait un cheeseburger pour se caler l'estomac au lendemain d'une nuit chargée en alcool. Désert dans le frigo, et à cette heure les magasins de la ville voisine sont fermés. Un restaurant chinois vendait bien des plats à emporter, mais la dernière fois John avait été malade à cause du bœuf sauté sauce piquante. Plus jamais de bœuf sauté sauce piquante.

John sortit le lait du frigo et en but une lampée en regardant par la fenêtre de la cuisine; les fenêtres l'attiraient comme la lumière appelle les insectes le soir venu. Il jeta le carton de lait vide dans la cheminée. La nuit précédente il avait allumé un feu devant lequel il était resté longtemps à ne rien faire, si ce n'est ressasser des souvenirs. Lorsque l'ardeur des flammes diminuait John sortait sous la pluie chercher d'autres bûches, reliques d'un poirier mort cet automne - il en replanterait un bientôt, pour que la vie continue. Le bois encore vert dégageait sur la braise une odeur de noix et de chou grillé, les bûches gorgées d'eau gémissaient, s'essoufflaient dans une longue agonie puis cédaient à la fournaise; des araignées ou des cloportes qui avaient élu domicile sur le tas de bois se retrouvaient propulsés dans l'enfer, cherchaient une échappatoire impossible et mouraient bêtement. John avait songé à Jeanne d'Arc, il espérait qu'elle s'était vite évanouie, qu'elle n'avait pas senti les flammes lui dévorer autre chose que les pieds. Un jour John avait saoulé un Anglais de passage et avait réussi à lui faire manger des cuisses de grenouilles à la provençale.

On frappa à la porte du vestibule d'entrée. Au travers des carreaux constellés de bulles d'air se dessinait la silhouette d'une femme, auréolée de longs cheveux bruns qui volaient au vent. John ouvrit.

- Je te dérange ?, lui demanda Victoria en souriant.

- Tu ne me déranges jamais.

- Bon alors je m'en vais, je voulais te déranger justement.

- En fait maintenant que j'y pense j'étais en train de faire un truc très important… Mais bon, puisque tu es là, entre. Tu viens rechercher tes affaires ?

- Non.

- Tu viens me voir comme ça ?

- Oui.

- Je t'offre un thé ?

- Tu n'aurais pas plutôt du champagne ?

- J'en ai, mais pas au frais.

- J'attendrai qu'il refroidisse.

John descendit à la cave, glissa sur une marche de l'escalier humide et se rattrapa à la rampe en se persuadant que la Mort place des chausse-trapes partout. Il prit une bouteille de champagne, puis une deuxième - quand Victoria buvait du champagne elle en buvait beaucoup. A la cuisine il brisa un pain de glace au-dessus d'un seau argenté, dans lequel il plongea une des bouteilles.

- Tu veux que je fasse un feu ?, proposa-t-il.

- Pourquoi pas.

Victoria disait souvent pourquoi pas, elle préférait les portes ouvertes aux portes fermées, même si parfois cela faisait des courants d'air dans sa tête et qu'elle ne savait plus alors très bien où elle en était. Enfin ça arrive à tout le monde de ne plus savoir où on en est à certains moments de sa vie. Elle aimait encore John, certainement, elle l'avait quitté pour une autre porte ouverte, mais elle regrettait aujourd'hui d'avoir compris trop tard qu'elle n'aurait pas dû s'éloigner de la sorte.

John alluma le feu selon un rituel qu'il aurait pu apprendre chez les scouts si ses parents n'avaient pas été libres penseurs. Les branches sèches crépitaient en illuminant le salon, sur le rebord de la cheminée le champagne rafraîchissait dans le seau à glace, monde de contrastes, les vérités naissent probablement de la confrontation de principes opposés.

- Il paraît que tu n'as pas le moral et que tu ne sors plus de chez toi ?, lui demanda Victoria.

- Qui t'a dit ça ?

- Mon petit doigt.

- Tu laisses traîner tes doigts n'importe où. Alors si je comprends bien, c'est pour prendre des nouvelles de ma santé que tu es passée me voir?

- Pas seulement.

John sortit la bouteille du seau et la retourna doucement pour que le vin froid se mélange à celui plus tiède du goulot.

- Tu veux que je fasse sauter le bouchon, ou tu préfères une ouverture genre maître d'hôtel restaurant trois étoiles ?

- Fais sauter le bouchon, mon chat.

Le projectile ricocha sur le plafond et retomba dans le seau à glace.

- Tu devrais faire un vœu, dit Victoria.

- Tu crois qu'on ne réussit les choses que par hasard ?

- Non, pas forcément.

- Bon, à quoi on boit ?

- Au passé ?

- Non.

- Au futur ?

- Non plus. Pourquoi pas à l'amitié entre les peuples ?

- A l'amitié entre les peuples ?…