Joanna

A la cuisine, demi-nue, elle se gorgea de confiture pour se consoler,
des cerises noires, puisées avec une cuillère à soupe.
Ensuite, dégoûtée de confiture, elle pleura, puis monta au deuxième, reniflante.
Devant la glace de la salle de bains, elle s'enlaidit pour supporter son malheur,
déshonora ses cheveux, se fit un visage de clown avec trop de poudre
et un bâton de rouge fortement appuyé sur les joues.
Albert Cohen
Belle du Seigneur

Malgré un côté terre à terre certain, Joanna était de ces personnes qui réagissent épidermiquement à leur environnement et sont affectées par des propos, des situations ou des réactions que beaucoup qualifieraient d'insignifiants. Il ne s'agit pas de susceptibilité, plutôt d'une extrême sensibilité associée à un imaginaire galopant.

Joanna habitait seule au dernier étage d'un immeuble du centre-ville, un de ces immeubles en pierres de taille qui inspirent le respect, avec escalier en bois ciré par une concierge et tapis de laine maintenu par des barrettes de laiton immaculées. Le tapis courait jusqu'à l'avant-dernier étage, après c'était l'ancien domaine des domestiques, l'escalier s'y faisait plus étroit et le tapis n'avait plus son mot à dire, même si depuis quelques années les chambres de bonnes avaient été transformées en un appartement. Le père de Joanna payait le loyer de cet appartement et versait chaque mois de l'argent sur le compte de sa fille. Si elle souhaitait s'affranchir de cette tutelle et conquérir son indépendance, Joanna savait également qu'il lui serait difficile de renoncer à ce confort matériel - lorsqu'au hasard de dépenses imprévues ou inconsidérées elle se retrouvait à découvert, la responsable de son compte bancaire en informait son père, qui faisait toujours virer la somme nécessaire. Nombre de ses amies lui enviaient ces facilités sans envisager le malaise qu'entretenait l'omniprésence de ce père ambigu. Enfin Joanna était consciente de ne pas donner l'image d'une fille à plaindre, aussi ne se plaignait-elle pas. Elle livrait en revanche ses réflexions à un journal intime, il s'agissait d'un témoignage sur le temps présent qui ne prétendait pas à une forme plus achevée de littérature, son style était simple et pragmatique, bien qu'elle se laissât aller parfois au lyrisme au hasard d'une émotion particulière. Elle livrait ses doutes, ses désirs, ses joies ou ses déceptions, et traçait des autres un portrait qui n'était pas toujours des plus flatteurs. A la relecture de ses anciens manuscrits on pouvait voir comment le jugement de Joanna s'était modifié à mesure qu'elle avait grandi, comment elle reconnaissait a posteriori ses erreurs ou comment elle regrettait de s'être fait duper jadis par son entourage. Elle imaginait que ce journal pourrait lui causer du tort s'il tombait entre des mains mal intentionnées, aussi le cachait-elle dans l'armoire de sa chambre. Ingénument, elle pensait que cela suffirait à le protéger des regards indiscrets. Il était en fait à la portée du premier venu.

Le soleil perçait la brume hivernale, se reflétait sur les toits d'ardoise et pénétrait dans l'appartement par les stores de bois aux lattes mal jointes. Joanna faisait la grasse matinée, pas de cours aujourd'hui. Elle suivait depuis deux ans des études de médecine, sans beaucoup de conviction, persuadée qu'elle s'orienterait de toute façon dans une autre voie. Mais il fallait bien faire quelque chose pour l'instant, et elle ne pouvait qu'être reconnaissante à son père de lui payer ses études sans lui demander de résultats en contrepartie, comme s'il lui suffisait de savoir qu'elle resterait de cette façon encore près de lui.

A l'étage du dessous la nouvelle locataire, professeur de chant, donnait un cours; la première fois que Joanna l'avait entendue jouer du piano elle avait éprouvé cette même nostalgie que lui inspirait la lecture du Grand Meaulnes. Ce matin Joanna aurait bien aimé qu'un chevalier servant lui amène le petit-déjeuner au lit, et lui fasse l'amour avec une queue tendre et chaude comme un pain au lait à peine sorti du four. Ensuite elle se serait assoupie, pour se réveiller plus tard, dans l'après-midi, alors elle serait allée faire les magasins, aurait dépensé de l'argent qu'elle n'avait pas, se serait offert une salopette style artiste new-yorkaise, en patchwork, pour terminer les papiers peints du couloir, et elle aurait peut-être pris un kir à la mûre au café du Palais…

La brume s'était levée, la lumière crue du soleil se réverbérait sur les carreaux blancs de la salle de bain, Joanna prenait une douche. Elle se lava les cheveux, songea au film Psychose et rinça rapidement le shampoing pour pouvoir ouvrir de nouveau les yeux. Elle s'observa un moment dans le miroir au-dessus du lavabo, en quête de la moindre irrégularité de la peau, du moindre bouton d'une acné encore juvénile, puis elle déposa au creux de sa main une noisette de crème qu'elle s'appliqua sur les joues, le nez et le front. Elle se maquillait peu, sa panoplie se résumait à cette crème hydratante pour le visage, un rouge à lèvres léger et un crayon à paupières; suivant les saisons elle se parfumait de Courrèges ou de Dior, c'est tout. Du point de vue vestimentaire elle n'était pas non plus très sophistiquée, elle appréciait le coton et les étoffes rustiques, s'habillait aussi facilement d'un pantalon que d'une jupe, et ne se souciait pas de mettre en valeur sa silhouette. Mais même parée d'oripeaux sa féminité s'exprimait par le regard, le sourire, ses longs cheveux bruns en liberté, et le charme n'en était que plus incisif.

Devant l'armoire ouverte de sa chambre elle enfila une petite culotte et un soutien-gorge coordonnés de dentelle bleue, cadeau d'un ami empressé. Elle eut une pensée condescendante pour ce garçon qui la convoitait maladroitement, le pauvre, s'il savait à quel point ses espoirs étaient vains, peut-être cesserait-il de la solliciter… Enfin il n'était pas méchant, et sa compagnie s'avérait plutôt agréable, comme celle d'un chien qu'il suffit de flatter d'une main négligente pour qu'il vous retourne une bordée d'amour. Elle enfila un pull shetland, que son père lui avait ramené d'un périple en voilier dans les îles écossaises. Joanna aimait la mer, mais ne supportait pas le confinement à bord des bateaux de plaisance, d'où on ne peut s'enfuir si la promiscuité avec des gens qui ont oublié d'être poètes devient insupportable. Elle avait refusé la proposition de son père de l'accompagner en croisière avec quelques-uns de ses amis, ce refus avait servi de détonateur à une charge de non-dit explosive, qui avait explosé comme toute bombe, sans faire de détail ni ménager ses victimes. De retour d'Ecosse son père lui avait offert ce pull en guise de calumet de la paix, et elle l'avait accepté. La colère est mauvaise conseillère, dit un de ces proverbes moralisateurs… Joanna comme son père étaient revenus de leur emportement, le voyage pour l'un et la solitude pour l'autre avait colmaté les brèches du ressentiment, mais leur affrontement passé avait au moins eu le mérite de révéler l'étendue du désordre qui régnait entre eux depuis de fâcheux événements.

Joanna ouvrit la fenêtre de sa chambre; elle n'avait pas de vis-à-vis et pouvait s'y faire bronzer nue en été sans craindre un quelconque voyeur, hormis un couvreur ou un pompier qui surgirait du haut de sa grande échelle. Elle aurait préféré que ce soit un pompier. La journée s'annonçait radieuse, ce bain de soleil impromptu lui rappela la maison de famille dans les Landes, les heures passées à dorer sur la plage d'Hossegor, à musarder comme un animal qui ne s'inquiète pas de ce qu'il laissera à la postérité; après la plage elle rentrait prendre une douche, boire un verre, manger des pêches, et lire, souvent un roman policier, un roman bien noir où des êtres solitaires et blasés se rencontrent le temps d'éclaircir un mystère qui ne le sera peut-être jamais. Elle aimait les auteurs américains du genre, plutôt que les anglais, parfois trop raffinés à son goût. Si le livre lui plaisait elle le terminait d'une traite, sinon elle le laissait traîner, lisait un chapitre de-ci de-là, et entamait presque toujours un autre bouquin, comme une femme déçue cherche auprès d'un amant ce que son mari ne lui offre plus.

Plutôt orgueilleuse, Joanna n'envisageait pas de faire le premier pas pour reprendre contact avec des amis qui avaient tendance à la délaisser en ce moment. A certaines époques charnières les amitiés sont mises à rude épreuve, des intérêts que l'on croyait communs divergent, les patiences s'émoussent, des liens qu'on espérait solides se fissurent… C'est pourtant dans ces périodes de remise à jour des alliés, des ennemis et des sans-goût-ni-sauce qu'on finit parfois par découvrir quelqu'un de confiance, qui accepte les doutes et les silences. Et les silences de Joanna étaient longs. Elle était timide (mais quoi de plus téméraire qu'un timide qui passe à l'action?), introvertie, et surtout discrète; elle pouvait donner en société l'image de quelqu'un qui s'ennuie, et ce qui l'ennuyait le plus était qu'on vienne lui demander si elle s'ennuyait : elle était ailleurs, tout simplement; mais il aurait été trop fastidieux de s'expliquer, alors elle ne s'expliquait pas. D'ailleurs réussirait-elle un jour à avoir l'air enjoué que les autres attendaient d'elle, qui n'était ni insouciante, ni sereine comme aurait pu prétendre l'être une jeune fille de son âge ? Après une période d'anorexie qui avait distillé l'angoisse dans son entourage, Joanna reprenait pourtant peu à peu goût à la nourriture et à la vie qu'elle suppose entretenir. Cependant la viande la répugnait toujours. Elle imaginait parfois le maelström dans son estomac, les aliments qui se mélangent, se désagrègent sous l'action des sucs gastriques, la superposition en couches géologiques des bouchées de son repas, leur lente transformation en un long boudin de matières fécales qui progresse lentement dans son ventre en faisant des gargouillis incongrus, alors elle se sentait envahie d'un dégoût insurmontable et le peu qu'elle avait réussi à avaler rejoignait la cuvette des toilettes les plus proches, violemment régurgité. Joanna savait pourquoi elle ne mangeait plus de viande, mais elle n'en parlait pas, tout était mêlé et emmêlé, très tôt sa vie avait cessé d'être un jeu, trop tôt le monde s'était mué en un vase clos peuplé d'ombres fuyantes, de fausses paroles et de mains perfides qui se voulaient rassurantes. Lorsqu'elle pensait à ses derniers souvenirs d'innocence Joanna devait remonter loin dans le temps, rouvrir l'une après l'autre les portes des mauvais voyages, pour finalement retrouver son Rosebud à elle, ce petit moment de vie en famille, quand tout était encore simple, quand on ne se posait pas la question de savoir de quoi demain serait fait, puisqu'il serait comme aujourd'hui et qu'aujourd'hui c'était bien.              

Joanna faisait souvent ses courses le soir à l'étage alimentation du bazar du centre-ville, seul magasin ouvert à des heures tardives. Elle salua le boucher, un type longiligne arborant une moustache à la d'Artagnan, qui avait toujours un sourire ou une remarque gentille à son égard. Une nuit elle avait rêvé qu'ils baisaient ensemble au milieu d'une avalanche de côtelettes de porc, depuis elle le regardait d'un œil différent. Pourtant elle n'était pas attirée par le boucher.

C'est au rayon fromages que Joanna remarqua pour la première fois la présence d'un homme à côté d'elle. Il portait un feutre sombre, un manteau noir, et comparait les prix de différentes marques de crème fraîche. C'était un homme de forte stature, d'une quarantaine d'années, auquel une barbe de plusieurs jours conférait une mine d'aventurier. Poursuivant ses emplettes, Joanna fut surprise de constater que l'homme au chapeau se retrouvait souvent près d'elle; enfin jamais trop près. Peut-être était-ce une coïncidence, le magasin n'était pas grand, il était normal que les clients se croisent ici ou là. Elle entama un parcours incohérent dans les rayons; l'homme au chapeau apparaissait chaque fois dans ses parages… Elle ne posa pas un seul regard sur lui, lui semblait ne poser aucun regard sur elle non plus. Lorsqu'elle passa à la caisse l'homme au chapeau passa à une autre caisse; et lorsqu'elle remonta l'escalier du magasin, Joanna était persuadée qu'il allait la suivre. Elle ralentit sa marche de façon à ne pas être hors d'atteinte, et prit la direction de chez elle en se disant que la solitude est plus pesante le soir. Quand elle se retourna discrètement elle fut déçue de constater que personne ne la suivait. Elle décida de faire un crochet par le kiosque à journaux pour acheter Marie-Claire ou Cosmopolitan, fit demi-tour, et tomba nez à nez avec l'homme au chapeau, qui continua son chemin.

Joanna marcha lentement jusqu'au kiosque en pensant qu'elle n'avait jamais amené d'amant chez elle. Une fois un garçon qu'elle hébergeait l'avait rejointe la nuit dans sa chambre et avait commencé à la caresser, elle s'était réveillée en hurlant, l'audacieux avait vite regagné son canapé, le lendemain il était reparti avant qu'elle ne se lève, depuis elle ne l'avait pas revu… Etre séduisante rendait les choses plus simples et plus compliquées à la fois, la convoitise des mâles confortait Joanna dans l'idée qu'elle avait un certain pouvoir sur eux, mais l'obligeait à se tenir sur la défensive. Elle n'avait jamais vécu avec un homme au quotidien, ses aventures ne duraient pas assez longtemps pour cela, peut-être ne duraient-elles pas parce que Joanna était trop éprise de liberté, trop exigeante aussi. Ses liaisons se résumaient à un canevas décousu de sorties, de nuits d'étreintes et de courts voyages, elle s'offrait parfois à l'un ou l'autre, parce qu'elle aussi avait des accès de libido et que la langue ou la queue d'un homme la changeaient de ses doigts qu'elle connaissait trop bien à force de se caresser les nuits sans sommeil. Mais l'aspect hygiénique d'une relation avec un partenaire sexuel jetable prenait rarement le pas sur des aspirations plus romantiques; elle était souvent déçue d'avoir cédé à ses pulsions, et se méprisait alors comme celle qui au milieu d'un régime drastique dévore des gâteaux avec mauvaise conscience.
 

Le téléphone sonna vers minuit. Joanna était couchée et lisait un roman d'Iris Murdoch. Il était rare que quelqu'un l'appelle, surtout si tard, et à cette heure la sonnerie revêtait des allures de tocsin. Elle décrocha. A l'autre bout du téléphone un homme lui débita un chapelet d'obscénités, elle l'entendit ahaner, il jouit et raccrocha. Elle resta un moment l'écouteur sur l'oreille, écoutant sans entendre la tonalité intermittente, puis elle débrancha d'un geste sec la prise murale du téléphone.

Joanna se regarda dans le miroir au-dessus de la cheminée. Ses joues étaient livides, ses lèvres tremblaient, elle redoutait l'état dans lequel elle basculerait bientôt si elle ne se ressaisissait pas, ce trou noir où ses repères sombraient en laissant place à une angoisse morbide. Elle alluma la rdio et chercha une station où quelqu'un parlerait. Sur France-Culture un homme évoquait Venise, les verriers et leurs fours qui avait été priés de déménager vers l'île de Murano par crainte que ne se réitèrent les incendies qui avaient déjà détruit plusieurs fois la ville. Le narrateur avait une voix d'homosexuel bienveillant et drôle, la voix d'un épicurien délicat, une voix qui la rassurait. Dans un placard de la cuisine elle trouva un restant de porto, en bu un fond de verre en se rappelant une chanson de Brel  « du porto que tu rapportas de la porte des Lilas… ».

Joanna ouvrit la porte de la salle de bain et s'aperçut que les murs de la pièce étaient couverts de poils. Elle se lava les mains, le robinet d'eau froide se mua en bite turgescente et lui éjacula un flot de sperme au visage; elle s'essuya sur une serviette, en fait une langue monstrueuse parsemée de milliers de papilles. Lorsqu'elle s'assit dans un fauteuil du salon les accoudoirs se transformèrent en bras, des mains apparurent à leurs extrémités, qui lui saisirent les seins; les pieds du fauteuil se transformèrent aussi en bras, lui agrippèrent les jambes, les mains la déshabillèrent, déchirant ses vêtements, elle était maintenant nue et prisonnière sur le fauteuil du salon, elle voulait crier mais aucun son ne sortait de sa bouche, le téléphone s'approchait du fauteuil en rampant sur le tapis, le combiné grimpa le long de sa jambe gauche, enroulant autour d'elle son câble à spirale comme un serpent perfide, lorsque le combiné arriva entre les cuisse de Joanna il la pénétra en une soudaine estocade et se mit à aller et venir violemment en elle.

Joanna se réveilla en pleurant. Elle se posa une main sur l'entrejambe pour se rassurer, comme elle le faisait depuis qu'elle était petite, et constata qu'elle était mouillée, de cette humidité de plaisir qui prévaut lorsqu'elle a envie de faire l'amour. Elle se caressa, un peu de douceur après l'horreur, plongée dans un demi-sommeil ses sensations se mêlèrent à des images troubles, souvenirs ou désirs, elle jouit très vite, un orgasme puissant, improbable, qui l'envahit comme un tsunami ravage parfois par surprise les côtes japonaises.

Joanna avait fêté ses vingt deux ans quelques semaines auparavant. Vingt deux ans… On se sent déjà adulte alors que tout reste à apprendre, la peau est soyeuse, le corps est corvéable à merci, on supporte les nuits blanches avec une insolente facilité, on papillonne de rencontre en rencontre, de prince charmant un peu fade en affreux pas beau à la révolte séduisante, et on se dit que tout ça ne s'arrêtera jamais, certainement jamais. Même si un jour on se posera pour fonder une famille, mais plus tard, le temps ne presse pas, il est plus urgent de refaire le monde pendant que la foi déplace encore les montagnes… Pourtant à la faculté de médecine beaucoup d'étudiantes avouaient à demi-mot espérer trouver un mari qui les entretienne et fasse un bon père. A voir les avenirs se dupliquer, le conformisme de jeunes filles déjà persuadées d'avoir raison, Joanna se sentait à part, sentiment nimbé d'une touche de romantisme qu'elle cultivait en lisant Lamartine, Yeats ou Verlaine. Elle aimait les poètes, peut-être même attendait-elle d'en rencontrer un, en mots et en âme, qui l'emmènerait loin des désirs salis et des amours de contrebande. Devrait-elle remiser un jour ses rêves et se laisser gagner par la morosité, pandémie galopante qui laisse peu d'espoir de voir ses utopies se réaliser ? Et comment vivre dans un monde sans utopies, sans rêveurs qui vous mènent ailleurs, vers de nouvelles Babylone ? Elle feuilleta son vieux dictionnaire Larousse orné de la fameuse maxime « Je sème à tout vent », et chercha « Babylone » dans la partie consacrée aux noms propres : « Babylone, capit. de l'ancienne Chaldée, sur l'Euphrate, une des villes les plus grandes et les plus riches de l'Orient. Ses gigantesques murailles et ses jardins suspendus, construits par Sémiramis, étaient classés parmi les sept merveilles du monde. Babylone, dont les souverains les plus fameux furent Sargon, Sémiramis, Nabuchodonosor, Nabonassar, etc., fut prise par Cyrus, qui détourna le lit de l'Euphrate (538 av. J.-C.), et par Darius (519 av. J.-C.). [ Hab. Babyloniens.] Le nom de Babylone, après avoir été appliqué métaphoriquement à Rome par les premiers chrétiens, se donnent aujourd'hui aux grands centres de population, comme Londres, et surtout Paris, où l'agglomération des masses, les richesses, les raffinements de l'industrie et de la civilisation engendrent fatalement la corruption des mœurs. »

En guise de dîner Joanna beurra une tranche de pain grillée, disposa dessus des lamelles de tome de Savoie, et découpa l'ensemble en petits carrés. Elle se servit un verre de porto - il lui avait semblé bon l'autre soir -, et s'assit en tailleur sur le tapis du salon pour picorer son frugal repas. Quand le téléphone sonna soudain elle s'en voulut de ne pas l'avoir débranché ce soir. Elle se demanda si elle allait décrocher ou non, puis se dit qu'elle était idiote de se poser tant de questions pour un simple coup de fil, et décrocha le combiné. Une tonalité intermittente répondit à son « allo? ».

Jour de pluie, le ciel était uniformément blanc, sans nuages, Joanna était mélancolique, de cette mélancolie qui s'insinue les jours de pluie justement. Il s'en faut de peu pour que l'on trouve la vie belle ou non, alors que dans le fond rien ne change vraiment. L'âme est futile, qui se satisfait de détails pour décider du bonheur ou du chagrin de passage, propension à réagir à l'écume des jours; il peut suffire d'un sourire, d'une mauvaise nouvelle, d'un rendez-vous raté… Pourtant malgré ces circonvolutions notre destin doué d'inertie s'inscrit en ligne droite, on traverse les évènements en s'apercevant plus tard que si sur le moment l'émotion l'avait emporté, la vie continue comme si de rien n'était, avec ou sans nous, mais plutôt avec nous. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs que l'on persiste à se tracasser pour des détails sans importance.

Les cours à la faculté avaient repris, mais pour l'instant Joanna n'envisageait pas d'y retourner - une amie se chargeait tout de même de lui récupérer les polycopiés des leçons. Ce matin elle rêvait de grands espaces, elle ressentait un impérieux besoin de bouger, peut-être ailleurs les choses sont-elles différentes. Son père lui avait offert pour ses dix-huit ans une 403 noire qui lui valait un certain succès en ville. Quand l'envie lui en prenait elle partait au volant de sa voiture, elle roulait fenêtre ouverte, plaines et champs à perte de vue lui évoquaient la solitude des dimanches de jeunesse, ensuite elle rentrait dans sa tanière, ce petit appartement sous les toits qui lui rappelait la grotte de Robinson ou les limbes du Pacifique, de Tournier. Parfois elle ne revenait pas tout de suite, elle trouvait une chambre bon marché chez l'habitant, dans une auberge de jeunesse ou dans un hôtel de village, et passait un jour ou deux, seule, à l'écart des grandes villes.

Joanna avait pris la direction de la mer, des côtes du Nord, de ces grandes plages de sable d'où par beau temps on aperçoit l'Angleterre. Son esprit était traversé d'images du passé et de questions sur sa vie présente; une musique complexe aurait pu traduire ses impressions du moment, une œuvre contemporaine pour piano, par exemple, faussement indolente, avec de courts accès de violence, comme une colère qui sourd peu à peu et trouve dans l'explosion la force de l'apaisement.

Le soleil nappait les paysages embrumés d'une typique lumière d'hiver, pâle et froide; Joanna aimait les ciels bleus immaculés, que les avions zèbrent de traînées blanches qui serpentent et finissent par s'estomper. Souvent elle s'imaginait assise dans un de ces avions; elle regarde par le hublot, elle adore lorsque l'appareil décolle sous la pluie et qu'après avoir traversé une couche de nuages en bringuebalant il émerge de l'autre côté, là où le soleil brille au-dessus d'une mer de coton; le monde lui semble plus beau de l'autre côté des nuages. La dernière fois qu'elle s'était envolée c'était pour rejoindre son père en Grèce, ils avaient passé quinze jours dans un hôtel au bord de la mer, ersatz de Club Méditerranée où des touristes stupides passent leurs vacances à boire de l'ouzo et à participer à des animations idiotes.

Joanna se gara sur un parking désert, près des dunes. Quand elle descendit de voiture un vent pinçant lui cingla le visage, elle s'emmitoufla dans une écharpe, boutonna son loden, enfila un bonnet, chaussa une paire de bottes et s'engagea sur le chemin qui serpente vers la plage. Une vingtaine de maisonnettes étaient alignées sur le front de mer; construites de bric et de broc, elles rappelaient ces cabanes que des parents bricoleurs construisent parfois pour leur progéniture dans un coin de jardin. Joanna se dit qu'un cabanon comme celui-ci devait être un endroit merveilleux pour faire l'amour, surtout en cette saison, lorsque souffle le vent du Nord et l'esprit de fantômes nostalgiques.

La marée était basse, la plage s'étendait vers le lointain, parsemée de points d'eau. Arrivée à la lisière de l'écume Joanna pataugea avec le même plaisir que lorsqu'elle était enfant, criant de surprise quand une vague plus grosse que les autres mouilla le bas de son pantalon. Peut-être lui manquait-il un chien pour que le plaisir de cette promenade soit complet, un labrador à qui elle lancerait un morceau de bois flotté, qu'il ramènerait en jappant, prêt à recommencer. Elle s'assit sur un coin de sable sec. Le ballet des vagues l'hypnotisait, probablement est-ce l'une des raisons de la fascination qu'exerce la mer sur les hommes; elle éprouvait un inhabituel bien-être, rien ne comptait plus n'était cette paix intérieure autour de laquelle son corps semblait s'évaporer, solitude délectable, l'instant confinait à l'éternité.

La première fois que Joanna était partie seule à l'aventure avec sa 403 elle avait rencontré un avocat dans une ville balnéaire de la Manche, un homme séduisant, d'une cinquantaine d'années - il aurait pu être son père -, venu se réfugier là pour fuir les turpitudes d'un divorce en gestation. Il semblait doux, un peu perdu, aussi quand il lui avait proposé de dîner ensemble elle avait accepté. Ils avaient fini la soirée dans un palace prisé par les Britanniques, une bâtisse victorienne au style empesé, qui suintait le luxe d'antan et la morale puritaine que tout le monde s'empresse de transgresser une fois les portes refermées. Tandis qu'il prenait un bain elle l'avait attendu en buvant du champagne devant la cheminée de sa grande chambre d'hôtel, elle se demandait si cet homme était gentil parce qu'il pensait qu'il allait la baiser, ou s'il aurait pu être gentil quoi qu'il arrive, même si rien n'arrivait. Il était sorti nu de la salle de bain, lui avait demandé si elle voulait dormir avec lui, elle n'avait pas répondu, lorsqu'il l'avait pénétrée elle était ivre, elle n'était pas vraiment d'accord mais elle avait laissé une place au doute… Il avait essayé d'être tendre, trop heureux de trouver cette jeunesse dans son lit, mais habitué aux joutes avec des femmes plus mûres que la vie avait aguerries, ses assauts avaient été violents et comme teintés de revanche. Après avoir joui il s'était montré presque dédaigneux, elle n'avait pas compris pourquoi, et au petit matin elle l'avait quitté sans lui avouer qu'elle venait de lui faire le cadeau de sa virginité. Peut-être un autre en serait-il digne, un jour, elle oublierait alors cette promenade du front de mer, le repas aux chandelles, le champagne, cet homme paternaliste et sa queue égoïste qui lui avait fait moins mal qu'elle ne l'imaginait, mais beaucoup moins de bien qu'elle ne l'espérait (à cette époque c'était la course à la défloration au lycée, course effrénée qui voyait les filles brandir comme un étendard la perte de leur hymen, au prix d'une relation sexuelle souvent sordide. Dans un bar, deux des amies de Joanna avaient même joué au 421 afin de savoir qui se ferait sauter la première par un type qu'elles connaissaient à peine, qui les attendait en buvant un pastis au comptoir.)

En fait l'avenir semblait des plus flous à Joanna. Le désir d'une existence heureuse ne pouvait occulter les obstacles à franchir pour y parvenir, et si elle s'en tenait à la façon dont les choses s'étaient déroulées jusqu'à présent, Joanna savait ne pouvoir compter sur la chance. Elle aurait aimé trouver un travail épanouissant qui l'amène à rencontrer des gens intéressants, voyager, découvrir d'autres cultures, être plus intelligente… Bien sûr il y avait beaucoup d'appelées et peu d'élues, la tâche serait rude pour une jeune femme qui devrait se battre avec les seules armes qu'elle se connaissait, la pugnacité et le charme. De toute façon arriverait ce qu'il devrait arriver. Il fallait peut-être aller de l'avant et provoquer les évènements, mais à quoi bon aller trop vite ? Son enfance s'était évanouie, son innocence s'était enfuie si tôt, pourquoi perdre les quelques illusions qu'il lui restait ? Ne valait-il mieux pas attendre l'avenir en se préparant à l'affronter avec les meilleurs atouts ? A mûrir trop rapidement on se retrouve fait de carences, comme un fruit poussé à l'eau et aux engrais manque de caractère et de saveur. Cela dit, on arrive peut-être au faîte de sa vie en se disant qu'on n'a pas fait le dixième de ce qu'on aurait aimé faire… En consultant la liste des livres disponibles à la bibliothèque municipale Joanna avait calculé que même à raison de trois bouquins par jour elle n'aurait pas assez de cent ans pour tous les lire; elle avait alors compris qu'elle devrait faire des choix dans chaque domaine, avec ce sentiment de ne connaître qu'une facette de la vie, de passer à côté de mondes parallèles dont les accès lui seraient irrémédiablement fermés.

Désormais Joanna faisait ses courses au bazar du centre-ville en espérant y rencontrer l'homme au chapeau noir. Elle ne l'avait pas encore revu. Elle assistait de nouveau aux cours magistraux de médecine, mais avec une perplexité grandissante, de celle qui vous assaille quand l'impression de faire fausse route devient de plus en plus évidente. Plutôt que de perdre son temps dans un cycle d'apprentissage qui lui semblait trop théorique, elle avait hâte d'inscrire sa vie dans une réalité plus concrète. « Qu'est-ce qu'on peut faire, quand on ne sait rien faire ? », chante Nino Ferrer. Joanna avait pensé s'engager dans une organisation humanitaire pour partir sur des points chauds du globe, loin du confort et des angoisses existentielles de luxe; mais elle n'avait pas encore osé franchir le pas. Trouver un travail n'était pas non plus une sinécure en cette époque de chômage chronique, et même à l'affût d'une réalité plus palpable elle n'avait pas envie de se retrouver hôtesse dans un salon de massages pour hommes, comme le faisait une des ses amies qui gagnait ainsi de l'argent pour payer ses études. Cette amie très bcbg lui répétait souvent que pour réussir il faut sucer des bites; ce n'était pas l'intention de Joanna, tout au moins pour réussir, et si les femmes persévéraient à penser comme cette amie promotion et compromission iraient toujours de pair (Albert Jacquart fait remarquer dans un de ses livres qu'on ne trouve rien à redire à un cadre qui loue son cerveau à une entreprise, mais qu'on affiche en revanche du mépris à l'égard de celui ou de celle qui loue son sexe pour gagner de l'argent; étrange hiérarchie des organes ?…) Joanna imaginait les appréhensions du bateleur crachant le feu pour la première fois. Impossible de crachouiller quelques gouttes au risque de se brûler la bouche avec le restant de l'essence, il faut se lancer à fond, sans minauder, même si la peur est là. Franchir un précipice en sautant sans prendre l'élan nécessaire pour atteindre l'autre bord revient à s'écraser comme une prune en contrebas. Est-ce le but recherché ? Enfin si le précipice est trop large pour espérer atteindre l'autre bord en sautant, mieux vaut chercher un autre chemin pour y parvenir… Joanna comprenait bien que la peur d'une vie plus difficile était la principale cause de ses atermoiements. Elle se disait parfois pour faire taire sa mauvaise conscience qu'elle était jeune et pouvait prétendre à encore quelques années de fausse insouciance, pourtant au fond d'elle-même elle savait se mentir. Et elle avait trop souffert des fausses sincérités, des explications tronquées, des histoires fallacieuses, pour aimer se tenir un double langage.
    

Lorsque l'inconnu au chapeau noir croisa son regard à la caisse du magasin, Joanna se risqua à lui sourire. Il lui sourit en retour, finit d’emballer ses achats et s’éloigna sans faire plus de cas d'elle. Joanna se promit à l'avenir de mettre sa spontanéité en veilleuse. Que les hommes sont bêtes, parfois… Ce magasin lui paraissait affreux aujourd'hui, les employés blasés au teint cireux faisaient partie des meubles, la musique distillée en sourdine évoquait les parkings souterrains qui empestent l'urine, les caissières engoncées dans leur blouse jaunâtre semblaient en vouloir à la terre entière, et la clientèle, des bourgeoises bon teint, paradaient entre les surgelés et les paquets de biscottes comme dans le hall d'un hôtel de luxe. Triste endroit, en fait.

Joanna s'arrêta boire un kir à la mûre au café du Palais. La serveuse lui apporta une petite assiette de cacahuètes, qu'elle grignota une à une ; rien ne pressait, qu'avait-elle à faire, finalement ? De retour chez elle elle alluma la radio et reconnut le Stabat Mater de Vivaldi. Elle songea à la cathédrale où elle entrait parfois se reposer; aucune foi ne l'animait, elle venait là parce qu'elle aimait le calme qui y régnait, au cœur du tumulte de la ville. Souvent elle allumait un cierge, à l'occasion elle prononçait un vœu, un vœu comme ça, un peu plus sérieux toutefois que ceux qu'on peut faire en apercevant une étoile filante. Elle ne croyait pas en Dieu, elle trouvait qu'on avait commis trop d'actes absurdes en son nom, elle ne croyait pas en Dieu mais en autre chose, qui tenait plus de la superstition. Parfois elle comptait les marches d'un escalier et se persuadait que tel désir se réaliserait si le nombre était impair ou pair; parfois il suffisait qu'un passant tourne à l'angle d'une rue plutôt que de continuer tout droit, ou que le feu passe au rouge quand elle s'en approchait en voiture, ou de tout autre évènement sur lequel un joueur aurait pu parier. Mais paradoxalement, elle ne tirait jamais une décision à pile ou face.

En guise de dîner Joanna découpa un pamplemousse en quartiers, pela une pêche et éplucha une banane. A la cantine du lycée les garçons prenaient un malin plaisir à observer les filles manger des bananes; celles qui en suçaient la pulpe entre leurs lèvres étaient la proie de tous les regards, Joanna imaginait qu'après ces fellations virtuelles les garçons couraient apaiser leur désir dans les toilettes de l'école. Elle mangea tranquillement sa salade de fruits, comme un chat prend le temps pour finir son écuelle quand il sait ne pas être dérangé par un quémandeur importun.

Le téléphone sonna ce soir-là, et Joanna décrocha avec une crainte mêlée de fébrilité. Depuis qu'elle avait porté plainte à la compagnie du téléphone, où un service spécial traquait les mauvais plaisants, elle n'avait plus été sollicitée par son correspondant obscène, qui l’avait harcelé de nombreux appels nocturnes. Joanna était persuadée qu'il la connaissait personnellement, car il avait fait allusion à des détails qui, conjugués, ne pouvaient tenir de la coïncidence. Ce soir, il était de retour… Elle joua la proie consentante - le service des télécommunications avait besoin de temps pour localiser la provenance de l'appel -, décontenancé par la bonne volonté de sa victime l'homme finit par se taire, et raccrocha, sans avoir joui.

Persuadée qu'on venait de l'importuner pour la dernière fois, Joanna fêta sa victoire en terminant la bouteille de porto. Une euphorie mêlée de torpeur l'envahit bientôt, elle s'allongea sur son lit et se caressa délicatement les seins, en songeant que peu d’hommes lui avaient caressé les seins comme elle l'aurait aimé.