Entre parenthèses

De temps à autre, le vent chargé d'une buée est presque de pluie
nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano
Alain-Fournier
Le grand Meaulnes

D'un coup de fil succinct Maxence me pria de passer à son étude dès que j'en aurais le loisir, afin de discuter d'une affaire dont il ne voulait pas m'entretenir au téléphone. J'avais beaucoup de loisirs aussi je pris rendez-vous pour le lendemain. Ces derniers mois j'avais pourtant constaté que l'oisiveté ne rend pas si disponible qu'on l'imagine, par une pernicieuse distorsion du réel elle bouleverse les repères et modifie les priorités, surtout si l'alcool se greffe dessus comme principal remède à un inavouable ennui.

Je connaissais bien Maxence pour avoir jadis couché avec sa femme, ce qui n'est pas a priori la meilleure façon de se faire un ami. A l'époque Maxence s'était découvert une passion à plein temps pour les garçons, les goûts comme certaines convictions évoluent au cours de la vie et ce n'est pas si étonnant. Son épouse ne souhaitait pas divorcer en raison de la fortune de son mari, mais entendait aussi ne pas se faire nonne. Je passais justement par là avec ma libido rutilante et ma fausse naïveté, et l'affaire avait été vite entendue. Je crois qu'on peut tout envisager dans la vie à condition de prendre le temps et d'approcher l'autre sans perdre son âme, voilà ce que l'on pourrait appeler mon credo optimiste, ce qui n'a rien à voir avec un opportunisme sexuel à la mode, même si peu me croient quand je le dis. Lorsque j'étais jeune j'avais une vision plus empesée des rapports humains, « oui » voulait dire « oui » et « non » voulait dire « non », j'ai compris bien après qu'en fait « oui » ne veut pas toujours dire « oui »  et que « non » ne veut pas toujours dire « non », ce qui laisse heureusement de la marge au possible. J'ai regretté d'avoir saisi trop tard cette subtilité, mais j'aurais pu ne jamais la saisir… La première fille dont j'étais vraiment amoureux, enfin à laquelle je pensais jour et nuit en imaginant des trucs très intimes, m'avait répondu « non » quand je lui avais demandé si elle voulait sortir avec moi. Au-delà de la niaiserie de ma démarche, à laquelle je repense avec un sourire indulgent, il me semble avoir accordé trop d'importance à ce refus que j'avais moi-même servi sur un plateau à mon interlocutrice. En présentant les choses différemment et en insistant un tant soit peu elle aurait peut-être accepté de me sucer dans les toilettes de l'école, comme j'ai appris ensuite qu'elle l'avait pratiqué avec la plupart des garçons de ma classe. On ne peut pas être parfait tout le temps, c'est sûr.

Simon passa me chercher vers onze heures pour me conduire chez le notaire. Les routes de campagne étaient cernées de champs labourés plutôt tristes, même si le printemps commençait à pointer son nez. Le passage d'une tempête inhabituelle avait laissé dans les environs le spectacle désolé d'arbres brisés, renversés, déracinés; des pans de forêts entiers n'étaient plus qu'enchevêtrement de troncs et de branches, de nombreuses maisons avaient perdu leur toiture, des clochers s'étaient écroulés, des hangars envolés, mais tout cela n'empêchait pas les oiseaux de chanter, mésanges qui partiraient les beaux jours revenus, pinsons claironnants, corbeaux croassants, tourterelles tourterellants et pigeons pigeonnants. Simon venait d'acquérir le dernier modèle Volvo break et me fit la démonstration des gadgets de haute technologie dont était truffée sa voiture. J'ai parfois l'impression que la qualité de l'autoradio détermine l'achat d'un véhicule. En ce qui me concerne je n'ai jamais eu de voiture à moi et jusqu'à présent j'ai réussi à me débrouiller sans, même si j'admets qu'en avoir une aurait pu me simplifier la vie. Mais je n'ai jamais régi mon existence d'un point de vue matérialiste; après un déménagement je suis resté quelques mois sans frigo alors que j'avais les moyens de m'en offrir un, il est vrai que l'hiver était rigoureux et que mon balcon assumait la fonction de garde-manger, pour peu que je protège mes victuailles de la convoitise d'une bande d'étourneaux voraces.

La radio diffusait un air d'opéra que j'attribuais à Verdi. Simon me raconta d'un air soucieux qu'on avait encore taggé les vitrines de son magasin cette nuit, c'était la troisième fois qu'il faisait l'objet d'insultes antisémites et il commençait à redouter de plus graves exactions. Il me semble dérisoire et surtout stupide de s'attaquer à un type généreux comme Simon, qui vend des fleurs en plus, dont les prises de positions sur le conflit israélo-palestinien révèlent un esprit humaniste et pour qui la violence est la pire des solutions, même si elle s'avère parfois la seule issue au désespoir. A mes yeux les calomnies anonymes relèguent leurs auteurs dans la fange où ils voudraient traîner leurs victimes, et si je ne suis pas d'un naturel agressif je mettrais volontiers mon poing sur la gueule à ces petits cons. J'ai conseillé à Simon de porter plainte, ce qu'il avait déjà fait dans la matinée. Il a ajouté que porter plainte n'a jamais mis personne à l'abri de quoi que ce soit et qu'il ne suffit pas de s'en remettre au droit ou à la justice pour être tiré d'affaire, la société civile n'est pas un grand frère qui nous attend à la sortie de l'école pour nous protéger de méchants rivaux. Je trouvais sa vision plutôt pessimiste, mais au fond je partageais son point de vue, même si j'aspire à une tangible fraternité entre les hommes.

La maison de Maxence ressemblait à une maison de notaire, la demeure en pierre de taille et son jardin clos de hauts murs inspiraient le respect et une certaine idée du pouvoir tranquille de l'argent ; l'écusson de l'étude luisait au soleil, astiquée par une femme de ménage qui grimpait quotidiennement sur un escabeau pour faire briller les ors de la République. « On nous fait croire que le bonheur c'est d'avoir de l'avoir plein nos armoires », chante Souchon. Les cèdres du jardin refusaient de se plier aux exigences du vent et je me suis dit que l'esprit souffle sur nos vies mais que nous résistons enracinés dans nos certitudes par peur de l'inconnu. Simon me déposa devant le portail et proposa de repasser me prendre dans une heure.

Un jeune labrador crème qui gardait d'un œil bonnasse le perron m'accueillit comme si j'étais son plus vieil ami, affirmant par là qu'il se refusait à endosser le rôle de chien de garde qu'on lui avait assigné, anthropomorphisme de l'artiste dont on ne reconnaîtrait pas le talent et qui se retrouverait confiné à des tâches subalternes. J'ai demandé au labrador comment il s'appelait tout en sachant qu'il ne me répondrait pas, il m'a dit qu'il s'appelait Hector et qu'il était la réincarnation d'un panchen-lama de Lhassa, je doute de cela mais la transmission de pensée est peut-être un élément à prendre en compte dans notre rapport au monde.

J'ai trouvé que Maxence avait beaucoup grossi depuis que je ne l'avais vu, mais je ne lui ai pas dit, c'est le genre de détail dont on se rend bien compte tout seul et qu'il est inutile de rappeler sauf si on souhaite vraiment se montrer désagréable. Dire n'est pas toujours la bonne solution, sauf s'il s'agit de libérer sa conscience en laissant à son prochain le soin de porter nos valises pleines d'embrouilles. J'ai arrêté mon analyse au bout de deux ans parce que je partais pour un long voyage en Amérique du Sud et à mon retour je ne l'ai jamais reprise, je ne sais pas si c'est un bien ou un mal. Il m'apparaît aujourd'hui que le transfert ne s'était pas opéré parce que je considérais mon analyste comme un imbécile et que je détestais la façon dont il avait décoré son cabinet. Comment un type qui manifestait un si mauvais goût pouvait-il prétendre m'aider à remettre de l'ordre dans ma tête? Cela dit ce ne devait pas être un imbécile, mais il est difficile de ne pas se sentir remonté envers quelqu'un qu'on paye pour des réparations ineffectives. Mon raisonnement est certainement idiot mais je suis obligé de l'assumer. Un jour où j'ai croisé mon analyste au supermarché j'ai été déçu de le voir acheter une livre de chair à saucisse accoudé à son caddie comme s'il m'écoutait parler. Je ne sais pas combien de saucisses on pourrait fabriquer avec ma personne, mais ce que j'ai refilé comme pognon allongé sur son divan rendrait le prix du kilo de moi-même inaccessible à un étudiant en psychologie. Cela étant l'inaccessible a un certain charme.

Maxence me proposa un cigare mais je ne fumais plus depuis que j'avais décidé de me remettre au jogging; je ne m'y étais pas encore remis, j'attendais pour cela qu'il fasse moins froid. Calé au fond d'un fauteuil dont le cuir crissait au moindre de ses mouvements, Maxence mâchonnait un Monte-Christo comme un bâton de réglisse. « Un armagnac, peut-être ? », enchaîna-t-il.  J'acceptai un verre.

- Alors comment vont les affaires ?, dis-je en humant l'alcool ambré.

- Ça va, ça va. Le lingot d'or a encore de beaux jours devant lui.

- Et les amours ?

- Disons que la conjoncture a déjà été plus favorable. On vieillit, mon ami, et l'argent n'achète pas tout. Tant mieux, d'une certaine façon. Il y a toujours un côté de la barrière où l'on a pas envie d'être. C'est bien de pouvoir dire non. Mais bon, je ne t'ai pas demandé de venir pour écouter une nouvelle fois mes jérémiades.

La mort accidentelle de sa femme avait plongé Maxence dans la dépression; il s'était retiré à l'écart de toute vie mondaine et j'étais le seul dont il supportait la compagnie, à qui il se confiait et avec qui il fumait ses havanes et éclusait ses vieux armagnac. Je n'avais jamais considéré Maxence comme un rival ni comme un cocu, sauf au tout début de notre relation tripartite; d'ailleurs très vite j'avais été reçu comme un ami de la famille. Ils n'avaient pas d'enfant et en auraient peut-être voulu, pour transmettre le patrimoine, mais je ne me voyais tout de même pas faire un enfant à sa femme et vivre cette paternité dans un anonymat mal dégrossi. A la mort de sa femme j'avais été bouleversé, même si nous n'étions plus amants à l'époque. Je n'avais pas joué que les étalons auprès d'elle, nous partagions des moments privilégiés et avions de passionnantes conversations, après m'avoir chevauché et tandis que mon sexe fumait encore elle pouvait par exemple discuter de l'impact du Traité de Rome sur l'infrastructure politique européenne…

- Tiens, qu’est-ce que tu en penses ?, me dit Maxence en me tendant deux feuilles manuscrites.

« Je sais que ma disparition risque d'affecter plusieurs personnes. C'est, en premier ressort, à eux que s'adresse cette lettre. Je ne prends aucun plaisir à leur faire de la peine. Je n'éprouve pas le dépit de celui qui se sait perdu ou désormais inaccessible. Je ressens à cet instant beaucoup d'amour à leur égard. Je les sais, d'autre part, assez intelligents pour penser qu'ils me feront l'honneur de comprendre ce que je tiens à leur exprimer. Il est commun de dire qu'un suicide raté est un suicide réussi, dans la mesure où il constitue un appel au secours destiné à attirer l'attention d'un entourage négligent. Il paraît, d'après la littérature, qu'en général les proches prennent alors conscience de ce qu'ils ne voyaient pas jusque-là, où de ce qu'ils se refusaient à voir, ce qui n'est ni plus ni moins qu'une illustration du peu d'intérêt que les hommes portent à leur prochain. Mon cas est différent. Les personnes que j'aime m'apportent leur affection, m'écoutent. Je n'ai pas besoin d'avoir recours à un suicide raté pour me sentir entouré ou mieux compris. Pour moi un suicide raté serait un suicide raté. Je suis athée. Dieu ne m'a jamais convaincu. Mon chemin m'a amené à penser que la matière est le siège de l'esprit. Je crois donc que mon âme s'éteindra en même temps que mes fonctions physiologiques. La seule réincarnation que j'envisage est la participation des atomes qui me constituent à l'élaboration d'autres êtres vivants. La réalité est peut-être différente, mais à ce stade de ma réflexion ce concept est celui qui s'accorde le plus à ma philosophie. Je laisse toutefois une place au doute. Cela n'a rien à voir avec le sursaut d'un incrédule égoïste qui recommanderait son âme à Dieu avant de rendre son dernier soupir, parce que finalement on ne sait jamais. Je crois qu'il y a de grandes directions dans lesquelles chercher. Par nature, intuition ou culture, on se sent proche de telle ou telle et on construit autour une idée du monde qui nous semble juste. Cette vision m'a appris l'humilité. L'humilité mène à la tolérance. De là à la philanthropie, il n'y a qu'un pas… Mais je me surprends depuis quelques temps à haïr mes semblables. Quel sens doit-on donner au progrès ? Je ne suis pas sûr que la société aille dans le bon sens. Aujourd'hui tant de choses me semblent vaines, je suis fatigué de l'hypocrisie, fatigué de sentir cette vaste spirale dans laquelle petit à petit, par bêtise, le monde s'engouffre. J'aimerais y remédier, mais j'en suis impuissant. Cette notion de bêtise universelle, par laquelle les intérêts futiles de quelques-uns vont ruiner l'avenir de tous, m'est particulièrement insupportable. Ma vie ne pèse pas bien lourd en face de cela, et malgré moi j'ai l'impression de cautionner ce gâchis. Mais je ne veux pas qu'on pense que j'envisage ma mort comme une rédemption. J'ai choisi de mourir parce que cette idée est la plus en accord avec ce à quoi a abouti ma réflexion. Je ne tiens pas à faire un exemple. Ce serait, tout au plus, l'expression ultime d'une inéluctable résignation. C'est pour moi la seule solution. D'autres en trouveront d'autres. Je ne souffrirai pas. Je n'ai pas peur, je suis serein. Seriez-vous tristes de me sa-voir en paix avec moi-même ? Comprenez moi, et soyez justes. Peut-être certains penseront-ils que je n'ai pas été à la hauteur. Je souhaite de tout mon cœur que ce ne soit pas le cas, et veux croire en leur ultime mansuétude. Que ceux qui jugeront que mon acte répand le mal autour de moi, regardent le bien qu'ils font réellement autour d'eux. L'artiste ôte son chapeau, il salue bien bas son public, le rideau rouge se referme sur lui. »

- Et bien cela ressemble fort au testament philosophique de quelqu'un qui a l'intention de se suicider, dis-je. Ça pourrait presque être de toi, d'ailleurs.

- Certes. Mais ce n'est pas le cas. L'auteur de cette lettre a disparu depuis quelques temps et on ne sait pas s'il s'est réellement donné la mort ou s'il s'est juste évaporé dans la nature. Plus de dix mille personnes disparaissent chaque année en France, et un bon tiers de ces disparitions ne sont jamais élucidées… Bien sûr ce document plaiderait pour l'hypothèse du suicide, mais en l'absence de corps le doute subsiste. Enfin l'enquête suit son cours. En attendant je continue de gérer les affaires du disparu. Il est propriétaire du château de Choiseul. Enfin ce n’est pas pour faire le détective privé que je t’ai appelé, mais pour te proposer un important chantier, à propos du château de Choiseul, justement…

Le labrador me raccompagna avec courtoisie jusqu'au portail de l'étude, nous nous saluâmes d'un aboiement discret et je montai dans la volvo où Simon m'attendait en lisant Le monde. Il démarra après avoir jeté le journal en vrac sur la banquette arrière, et je lui exposai l’offre que Maxence m'avait faite, à savoir me charger de la restauration des vitraux de la chapelle du château de Choiseul, sérieusement endommagée par la dernière tempête. 

Cette proposition tombait à pic. Cela faisait un bout de temps que j'attendais le réveil de l'inspiration, enfin quelque chose comme le retour d'une flamme intime, l'envie de faire au lieu de me défaire, la capacité à concentrer de nouveau là au bout de mes mains des énergies qui se dilapidaient alors en de vaines excentricités, en excès de toute sorte d'où j'émergeais fatigué, exténué, avec de plus en plus une image de moins en moins satisfaite de moi-même, comme si je n'étais qu'un souvenir d'une splendeur passée que je promenais à droite à gauche, offrant un profil perdu qui n'était pas mon meilleur mais le seul à ma disposition pour l'heure. Depuis bientôt un an et demi je n'avais plus travaillé, mon inactivité professionnelle s'était muée en une lassitude physique et intellectuelle, lent désœuvrement qui avait fini par gangrener ma joie de vivre et ma confiance en moi. Je crois que j'étais parvenu à la fin d'un cycle de ma vie et que je ne savais plus très bien quoi faire, arivé au sommet d'une colline je scrutais les environs tel un Indien sur le sentier de la guerre, me demandant dans quelle direction poursuivre mon chemin. Lorsque je pensais trop précisément à mes incertitudes il m'arrivait d'éprouver un étourdissement semblable à celui qu'on peut ressentir en se levant trop vite de son lit un lendemain de fête. S'il s'agit de patienter en vue d'un avenir meilleur, l'effort est louable, mais peut-on vraiment imaginer que la solution jaillisse un jour du simple fait qu'on l'ait attendue longtemps ? Pourquoi ferais-je demain ce que je ne fais pas aujourd'hui, comme si seule l'urgence donnait du courage ? On s'attache à un passé glorieux, on se souvient, on se souvient, et puis à un moment on ne se souvient plus très bien, on s'éloigne d'une vérité ancienne pour la remplacer par une autre construction à même de combler le manque de confiance en soi, on commence à se mentir, et pour peu qu'on reste honnête malgré tout il faut fuir ce mensonge avec des artifices qu'on connaît trop bien, qui nous éloignent de nos souvenirs et nous en rapproche en même temps, qui entretiennent le malaise que l'on souhaite circonvenir, alors retrouver la capacité créatrice qui nous animait auparavant semble un défi insurmontable, comme remonter à contre-courant un fleuve de contradictions qui nous habite au quotidien. Certains en meurent. D'autres survivent. D'autres encore s'en sortent. J'ai bon espoir de m'en sortir. Ma fille m'avouait l'autre jour qu'elle avait toujours eu confiance en moi mais que parfois elle ne savait pas quoi faire pour m'aider, je lui ai affirmé que son délicieux veau marengo m'avait plus souvent remonté le moral que les rares benzodiazépines que j'ai pu ingurgiter pour supporter mes moments de vacuité. Elle m'a serré dans ses bras et je lui ai chantonné Pierre et le loup comme lorsqu'elle était petite et que j'imitais la démarche pataude d'un ours, ce qui à l'époque la terrorisait et la faisait rire en même temps. J'ai appris plus tard qu'elle faisait semblant d'être terrorisée mais qu'elle ne l'était pas du tout, j'aime bien l'idée de rester crédule malgré le poids des ans et qu'un bout de chou puisse nous faire avaler n'importe quoi. Enfin la crédulité est peut-être une manifestation de l'amour que l'on porte aux autres.

J'ai invité Simon à la Taverne Alsacienne, nous avons déjeuné d'un plateau de fruits de mer et d'une choucroute royale dont nous ne sommes pas venus à bout malgré notre bonne volonté. Lorsque j'ai demandé au garçon qui débarrassait la table si les clients parvenaient d'habitude à terminer cette montagne de victuailles, il m'a avoué qu'en quatre ans de maison il n'avait vu cela qu'une fois ou deux. Je trouve idiot de servir un plat dont on sait qu'on en jettera de toute façon la moitié à la poubelle, même si je comprends que visuellement le client en veuille pour son argent. C'est le genre de gâchis qui me hérisse le poil, que j'ai d'ailleurs fort dru dans le dos (je n'aime pas ces poils mais je me vois mal me faire épiler à la cire tous les mois chez une esthéticienne.) Après un redoutable munster, prétexte à une ultime bouteille de pinot noir, le serveur nous a amené une eau-de-vie de poire glacée qui m'a fait regretter d'avoir pris la décision d'arrêter de fumer le cigare. Le manque est une sensation perfide.

Un disque de Van Morrisson tournait sur l'électrophone. La musique semble un long ruban alors qu'elle n'est qu'instant présent, les notes passées subsistent tandis que les prochaines s'annoncent, suggérées par celles qui les précèdent. Je songeais à l'Irlande, la Guinness, la bruyère, la pluie qui tombe tourmentée par le vent et sous laquelle le linge essaye de sécher. Je croyais connaître les Irlandais parce que je les avais regardés vivre, mais j'ai compris que je ne les connaissais pas si bien que ça le jour où j'ai appris qu'ils refusaient le droit d'avorter à une jeune fille de Dublin enceinte après s'être fait violer. Il y a deux ans j'ai vu défiler des Orangistes à Belfast, un dimanche de juillet, ils semblaient fiers de narguer une fois de plus les catholiques en paradant pour commémorer une victoire remportée sur eux quelques siècles auparavant. Je ne vois pas comment le conflit d'Irlande du Nord trouvera une issue paisible si des abrutis continuent à enseigner à leurs enfants la haine de l'autre au nom de faits anciens qui n'ont plus grand sens aujourd'hui. Des enfants nourris au ressentiment ou à la vanité ne peuvent que porter le même flambeau, le même fardeau, et cette propension de l'homme à cultiver ses erreurs d'une génération à l'autre m'amène parfois à me demander où va le monde. Sans être particulièrement pessimiste on peut imaginer qu'il va à sa perte, ce qui confère à chaque jour qui passe une valeur sacrée. Ce qui ne m'empêche pas d'être souvent contemplatif, mais la contemplation n'est pas l'oisiveté. Je songe parfois à une machine extraordinaire qui permettrait de permuter la mémoire des êtres humains. Si la façon dont chacun perçoit l'univers est liée à ses expériences antérieures, pour parvenir à comprendre l'autre il faudrait pouvoir partager sa mémoire. Peut-être qu'en se comprenant les uns les autres les peuples vivraient en paix. Enfin en attendant c'était toujours la foire d'empoigne, et je ne m'imaginais pas jouer un rôle décisif dans cette histoire où j'étais plutôt hallebardier de service.

Feu de cheminée et pluie au-dehors. Près de moi des fleurs finissent de s'épanouir dans un vase, des roses blanches qui ne sentent pas grand-chose mais apportent une touche féminine à la pièce. On nous a tous sectionné l'ombilic, depuis il nous faut profiter de cette indépendance factice en attendant de faner comme ces fleurs coupées. L'éphémère donne valeur à la vie. Le feu de bois distille une chaleur rassurante, comme s'il était le témoin d'une communion avec d'autres hommes qui pendant des milliers d'années ont survécu grâce à lui. En observant les flammes caresser langourement les bûches je me suis dit que j'aimerais plonger mon visage entre les cuisses d'une donzelle et la lécher jusqu'à ce qu'elle jouisse en implorant le bon dieu. Peut-être mon goût pour le cunnilingus vient-il d'une réminiscence de quelque pratique anthropophage ancestrale, qui trouve là un ersatz de compensation. Mais j'étais tout seul et cette donzelle n'existait que dans mon imagination. Il y avait bien au-dessus de la cheminée une femme nue qui me regardait du tableau dont elle est le sujet, une créature onirique, pêle-mêle de femmes vraies rencontrées quelque part, collage de détails anatomiques et sensuels, d'impressions érotiques, de désirs esquissés, d'aventures possibles. Son regard me ramenait à la solitude du moment, solitude choisie mais lassante aujourd'hui.

J'ai ouvert une bouteille de Jameson et m'en suis servi dans un petit verre en or. Quelques rayons de soleil sur le jardin, un courant d'air frais dans la maison, et puis cette mélancolie à l'intérieur entretenue par le whiskey et la musique, souvenirs qui caracolent, caresses, engueulades, retrouvailles, souvenirs de la peau douce d'une amie pas si lointaine, qui aurait pu être très proche d'ailleurs si tout n'était pas aussi compliqué avec les femmes. Elle devait passer à la maison ce soir mais m'a averti tout à l'heure qu'elle ne pourrait pas venir, prétextant un début de grippe. Elle m'a dit aussi qu'elle avait besoin de prendre du recul par rapport à moi. Je regrette la distance que certaines femmes mettent entre elle et leurs amants, comme si l'intimité n'avait pas lieu d'être partagée plus longtemps qu'un ébat amoureux. Celle-ci avait de très beaux seins, plantureux et fermes, et puis une peau mate, sucrée, parfumée, sur laquelle je ne me lassais pas de promener mes mains et ma langue, sur laquelle j'aimais m'endormir aussi, douceur de pain d'épices, comme une niche au creux de mes souvenirs d'enfance. Avec elle je n'étais pas pressé à la façon d'un Casanova vieillissant. Ce que l'on croit parfois perdu n'est que remis à des jours meilleurs, et d'une manière générale les femmes sont les êtres les plus contradictoires qu'il m'ait été donné de rencontrer. J'ai acheté un jour dans une brocante une bague que je me proposais d'offrir à une étudiante des Beaux-Arts que je convoitais. Au cours d'une conversation j'avais cru comprendre qu'elle considérait les bagues comme une paire de menottes, surtout si elles lui étaient offertes par un homme. Pourtant quand je lui ai avoué que j'avais un cadeau pour elle et qu'elle a ouvert l'écrin, elle m'a embrassé avec effusion. On peut aimer les femmes pour leur caractère primesautier, mais quand on sait de quel machiavélisme elles sont capables on peut aussi les aimer pour leur propension à nous faire tourner en bourrique. Enfin aujourd'hui je pouvais me reposer sans attendre quelqu'un qui ne viendrait pas. J'ai l'impression que ce qui se termine n'a pas encore commencé, que les choses qui commencent vraiment ne se terminent jamais. Point de vue d'idéaliste, certainement.

J'ai rêvé cette nuit que je dînais avec une superbe top-modèle, une beauté improbable qui m'accordait des baisers langoureux et me laissait caresser ses fesses sous sa minijupe. Après qu'elle m'ait abandonné à la table du restaurant pour une séance photos je remarquai que les autres clients qui m'avaient dédaigné auparavant m'observaient désormais à la dérobée d'un air jaloux. Ce rêve était si réaliste que je cherchai à me convaincre que je ne rêvais pas et que ce soir j'allais  baiser cette déesse diabolique que tout le monde m'enviait. Lorsque j'ai sorti ma montre à gousset pour regarder l'heure j'ai vu les aiguilles tourner à l'envers et j'ai dû me résoudre à admettre que j'étais en plein délire onirique; dommage. Ensuite tout s'est compliqué, un tueur à gage a cherché à m'abattre, je me suis évadé sous les coups de feu et me suis retrouvé sur un terrain de foot où deux équipes contestaient avec véhémence une décision de l'arbitre. Comme je n'avais rien de spécial à faire sur ce terrain de foot, je me suis réveillé.

Face à moi une affiche accrochée au verso de la porte des toilettes vante les vins de Bourgueil en affirmant que l'authentique est rare. Depuis des années que je fréquente ces lieux sans pouvoir m'empêcher de lire que l'authentique est rare je crois que j'ai fini par m'en persuader. En fait l'authentique n'était pas rare avant, il est devenu rare avec le temps. Un jour accroupi sur des wc à la turque dans un bar parisien je me suis dit que Dave Brubeck avait peut-être eu l'inspiration de son Blue Rondo en déféquant dans cette position de grenouille, muscles fessiers tendus et anus hypertonique (mais où accrocher son manteau afin qu'ils ne trempent pas dans ce je ne sais quoi qui ressemble à de l'urine ?) Si la qualité de l'autoradio peut déterminer l'achat d'un véhicule, ce qui détermine la création d'une œuvre se niche dans des limbes inaccessibles au profane ; la culture m'évoque parfois l'agriculture, quelques-uns nourrissent tous les autres, le poulet fermier choisit son grain mais il reste un poulet.

J'ai téléphoné au château de Choiseul pour prendre rendez-vous au sujet de la restauration des vitraux de la chapelle. Je suis tombé sur une femme revêche qui m'a fait l'effet d'avoir une haute opinion d'elle-même et une approche toute personnelle de la courtoisie. Elle n'a pas aimé que je lui demande si quelqu'un pouvait passer me chercher car je n'avais plus de voiture pour l'instant. Je trouve pénibles les personnes qui du haut de leur légitimité vous abreuvent de morale à trois francs cinquante à la moindre faille de votre part. J'aime à penser que ce genre d'individu dénué de mansuétude finira tout seul à pérorer dans le désert devant des chameaux blatérant d'indifférence. Ce comportement sermonneur est souvent exacerbé par le sentiment de propriété, qui a quelque chose à voir avec l'état de nature. Un lion donne des coups de griffes pour défendre son territoire, l'éléphant charge, le propriétaire campe sur ses positions. Pourtant je suis moi-même propriétaire de cette maison et de mon atelier de verrier, mais je ne me sens pas pour autant seul maître à bord après dieu. J'ai regardé mes mains en me disant que c'était probablement mon bien le plus estimable, que tout le reste n'était que vanité. Je me souviens d'un type qui fréquentait un restaurant de la rue Servandoni où j'allais souvent déjeuner jadis, dans le quartier des éditeurs, à Paris. Ce type plutôt vulgaire était toujours entouré d'une nuée de filles, le jour où j'ai appris qu'il était propriétaire d'un appartement à New-York j'ai compris que tout ce petit monde lui faisait la cour pour être hébergé là-bas. Moi à l'époque je n'avais rien qui pouvait susciter une quelconque convoitise, aussi personne ne me faisait la cour. Je n'étais pas quelqu'un d'important, et je ne le suis toujours pas d'ailleurs, à part pour ma fille peut-être.Si j'avais possédé un appartement à New-York et que je l'avais fait savoir j'aurais probablement eu plus de succès. Enfin de toute façon si j'avais eu un appartement à New-York j'y aurais habité, le problème ne se serait pas posé comme ça. Mais si une évidente notion d'intérêt semble se tapir derrière l'attachement à l'autre, en même temps quoi de plus précieux qu'une main amicale sur l'épaule lorsqu'on ne va pas bien ? Moi à l'époque je n'avais rien à offrir à part un souffle de liberté rebelle. C'est tout. Et encore, je n'y arrivais pas toujours. Parfois j'aurais bien aimé avoir d'autres arguments, un grand atelier d'artiste baigné de lumière, oasis en pleine ville sauvage, où des femmes de passage seraient venues peindre comme on part se reposer quelques jours en Bretagne au bord de la mer. Fantasme. L'autre jour la mère de Julie me disait que je n'étais qu'un rêveur, mais je ne suis pas qu'un rêveur, sinon j'aurais arrêté de rêver depuis longtemps. Quand j'étais jeune tout ce qui s'apparentait à une sorte de fatalisme pragmatique m'était pénible; des phrases qui commençaient par «que tu le veuilles ou non», par exemple, me mettaient dans de fort méchantes dispositions. Confronté à ce qui m'empêchait de rêver je pouvais me montrer désagréable et cynique, et à ceux qui me traitaient d'idéaliste je répondais que je préférais poursuivre un idéal que d'être persuadé de l'avoir atteint. De même s'arrêter au côté pratique des choses m'évoquait l'antichambre de la mort, et je ne parvenais pas à me résigner à faire comme tout le monde.  Je me disais que tant que je serais valide je distribuerais des coups de pieds au cul à ceux qui essaieraient de me convaincre d'abdiquer et de devenir enfin raisonnable. Les avis péremptoires et les remarques sur mon comportement étaient souvent remisés dans la catégorie «allez vous faire foutre». Je n'avais pas envie de partager le renoncement de ceux qui voulaient à tout prix que je leur ressemble. Déjà à l'époque il m'arrivait d'être aussi heureux que désemparé, ce qui avait le mérite de donner à ma vie un certain relief. Quoi de plus désolant qu'un électroencéphalogramme plat, si ce n'est peut-être le spectacle de l'incompréhension entre les hommes ? J'essayais de profiter du présent, de croquer la pomme à portée de main, je laissais s'enfuir les femmes qui voulaient s'enfuir, et m'évertuais à ne jamais regretter un moment heureux, même s'il s'était évanoui trop vite.

J'ai repensé au testament que m'avait fait lire Maxence et je me suis demandé si celui qui l'avait rédigé s'était suicidé où s'il s'agissait d'une mise en scène pour tirer sa révérence et recommencer une autre vie ailleurs. J'imagine qu'un type riche qui prévoit de refaire sa vie ne disparaît pas sans avoir assuré ses arrières, à moins qu'il ne soit dans une démarche ascétique et ne veuille repartir vraiment à zéro. J'en suis venu à soupçonner Maxence d'en savoir plus qu'il ne le laissait entendre. En tant qu'homme de confiance du disparu il gérait sa fortune personnelle, poste clef qui en faisait un élément essentiel dans l'hypothèse d'une mise en scène. Et pourquoi avait-il tenu à me faire lire ce testament ? Rien ne l'y obligeait.

Je me rappelai une vieille connaissance, professeur d'histoire et grand amateur de whisky, qui un jour en avait eu assez de l'Education Nationale et avait repris une boutique de vins et spiritueux en Ile-de-France. A s'achalander toujours chez le même caviste il avait fini par sympathiser avec les propriétaires, et quand ceux-ci lui avaient parler de prendre leur retraite il avait décidé de racheter l'affaire. Ça n'avait pas duré très longtemps, après sa faillite il était parti s'installer dans les Dom-Tom, où il avait monté un restaurant. Il m'avait envoyé une lettre m'invitant à passer le voir si d'aventure je venais en Martinique, mais je n'avais jamais eu l'occasion d'y aller. J'imagine que son restaurant devait être un repaire d'intellectuels portés sur la boisson, le genre d'individus qu'il m'arrive aussi de fréquenter.

Ma fille m'a appelé pour savoir si je me souvenais d'une malle de voyage qui traînait dans le grenier de mes parents, malle qui renfermait de vieux papiers et avait été déménagée lorsque nous avions vendu la maison. Il me semble que l'objet en question avait été rapatrié chez moi et s'y trouvait toujours, tout au moins je n'y avais pas touché depuis. Lorsque j'ai demandé à ma fille d'où lui venait ce regain d'intérêt pour une vieille malle elle m'a dit qu'elle cherchait quelque chose et a sollicité l'autorisation de passer fouiner un de ces jours. Je la lui ai accordée à condition qu'elle reste manger avec moi. Marché conclu. Sans que je ne l'ai jamais incitée à quoi que ce soit, hormis à ne pas abandonner trop vite ce qu'elle entreprenait, Julie s'était dirigée dans une filière d'études assez longues d'où elle espérait sortir avec un doctorat de sciences sociales, ce qui me semblait à la fois brillant et vaguement inutile. Je reconnaissais dans cette boulimie d'apprendre un trait de caractère de sa mère, et l'imaginais bien perpétuelle étudiante, sauf que des considérations économiques rendent ce statut difficilement viable. En y réfléchissant je me rends compte aujourd'hui que je me suis toujours entouré de femmes cultivées, en tout cas qui avaient fait plus d'études que moi qui me suis arrêté après le BEP pour poursuivre mon apprentissage sur le terrain. Je ne sais pas s'il faut y voir une forme de revanche, ou le souci de parfaire ma culture autodidacte en joignant l'utile à l'agréable. Voilà un sujet qui aurait plu à mon analyste. Je ne maîtrise pas très bien la généalogie des rois de France, mais bourlinguer m'a ouvert l'esprit et appris bien des choses sur les relations humaines. A quoi bon être un puits de science si on n'est pas capable de comprendre l'autre et de lui tendre la main? Enfin peut-être avons-nous tous besoin de fuir la réalité d'une façon ou d'une autre.
   

Le garde-chasse du château de Choiseul, un certain Gaston, est venu me chercher le lendemain matin. Dans la famille de Gaston on était garde-chasse au château de père en fils depuis plusieurs générations, tradition qui m'inspira une réflexion inaboutie sur les sentiments contradictoires que peut générer l'asservissement. Il m’expliqua que l’interlocutrice au ton revêche que j'avais eu au téléphone était Mireille, l'intendante du domaine. Gaston la décrivait comme une femme autoritaire et imbue de sa personne, description qui collait à l'idée que je m'en étais faite sans la connaître. Il y avait aussi un palefrenier, une cuisinière, deux domestiques, et jusqu'à ce qu'il demande son congé trois mois plus tôt, un chauffeur. A écouter Gaston évoquer la vie au château j'imaginais que j'allais plonger dans un roman de Simenon, roman dont la disparition du châtelain aurait pu être l'intrigue maîtresse. A l'abri des regards extérieurs chaque demeure, chaque maison, chaque appartement devient un territoire sauvage où règles sociales et morales sont revisitées au travers d’un prisme plus personnel. Les mondes clos sont propices à l'émergence d'une folie endogène, que l'observateur étranger vient remettre en cause par sa simple présence, ce pourquoi il n'est pas toujours le bienvenu d'ailleurs.

Gaston présentait l'aspect bourru des hommes habitués à braver les intempérie et à crapahuter seul dans la nature, mais il s’est montré volontiers loquace lorsque j'ai évoqué la tempête. Bien qu'il soit difficile d'établir une estimation précise des dégâts, un tiers environ des forêts du domaine de Choiseul avait été ravagées, sans compter que de nombreuses essences rares ou centenaires avaient été touchées dans le parc. Tout cela avait modifié l'écosystème de la région, perturbé les habitudes du gibier et celles du garde-chasse, qui voyaient là des dizaines d'années de travail balayées d'un souffle de vent; mais Gaston était solide et admettait que la Terre nous reléguât parfois au rang de fourmi laborieuse. A mes yeux les arbres évoquent une notion de sage persévérance, et je suis toujours sensible à leur brutale destruction, peut-être parce que j'y vois en filigrane le mépris de leur obstination silencieuse à croître, ce même mépris avec lequel la Chine traite les moines tibétains qui opposent une résistance non-violente à la sinisation forcée de leur pays, par exemple. L'obstination est nécessaire à toute résistance, et au cours de brefs moments d'euphorie je me dis parfois que le bien est plus obstiné que le mal.