Enquête en forme de poire

La blessure vit au fond du cœur
Virgile; Enéides

En ouvrant les volets de sa chambre Karpandji jeta un coup d'œil vers la cathédrale. Du haut de l'oppidum l'édifice veillait sur ses ouailles, les tours estompées dans une brume de saison. Des effluves de boulangerie nappaient les ruelles de la cité médiévale, où de rares silhouettes déambulaient déjà, sans que l'on sache où elles se rendaient de leur pas déterminé en ce dimanche matin de printemps. Comme d'habitude un nouveau jour tranquille promettait de s'écouler, et rien ne viendrait troubler cet ennui qui a fait, souvent à raison, la réputation de tant de petites villes provinciales.

Karpandji réajusta la ceinture de sa robe de chambre et s'installa dans un fauteuil baigné de soleil. Le dîner de la veille l'avait épuisé; auparavant il pouvait festoyer jusqu'à des heures tardives, mais à l'évidence ses ressources s'amenuisaient, et à plus de cinquante-cinq ans cette emprise du temps, sans le tracasser vraiment, lui faisait envisager la vie sous un jour différent.

Le pinson s'était mis à chanter dans le poirier; au loin un train passait, d'un garage proche émanaient des bruits de tôles, les maisons voisines s'éveillaient, ici ou là une voix féminine appelait un enfant, un mari. Lorsque la sonnette à deux-tons carillonna, Karpandji rêvait, endormi sur son fauteuil. Il se réveilla en maugréant, gagna le portail du jardin et aperçut derrière la grille un brigadier qui trépignait, képi à la main.

Dans son modeste appartement mansardé de la rue Saint-Jean, au dernier étage d'une demeure de guingois, Edouard somnolait recroquevillé sous des couvertures en bataille. Il poussa un soupir d'affliction et explora une partie fraîche du traversin; des bourdonnements lui vrillaient les tempes, une masse de plomb semblait avoir supplanté son cerveau, la vodka Zubrowska se rappelait à son bon souvenir. La veille au soir il avait invité Karpandji à manger un veau marengo, dont il tenait la recette de sa mère sans jamais l'égaler - Colette prétend dans un de ses romans qu'il ne faut pas se mêler de cuisine si on n'est pas capable de sorcellerie; après le dîner ils avaient bu moult verres de vodka glacée et fumé les havanes de Karpandji, en discutant de littérature, des saisons, des rencontres… Dans un cendrier reposaient en équilibre deux cigares oubliés.

Quand la sonnerie du téléphone retentit comme une mauvaise farce, Edouard songea tout d'abord ne pas répondre. Mais il rampa finalement jusqu'à l'appareil et décrocha le combiné.

Des ifs ornaient l'entrée du parc de l'hôtel particulier, clos d'une grille dont les barreaux représentaient autant de lances acérées. L'endroit était aisé à trouver, trois fourgons de police stationnaient sur le trottoir devant la demeure, gyrophares en action.

Edouard chercha sa carte au fond des poches de son imperméable, mais le policier qui contrôlait l'accès le reconnut et le laissa passer. Le ballet incohérent des hommes qui allaient et venaient dans la maison confirma à Edouard qu'il avait la nausée.

- Ah, te voilà…, constata Karpandji d'un air sinistre.

Ils montèrent au premier étage, traversèrent un corridor et pénétrèrent dans une chambre à coucher où flottait une insoutenable odeur d'ammoniac. Une femme était étendue en travers du lit, nue sous un peignoir de satin blanc en désordre. Un homme gisait sur le plancher, un homme en complet-veston classique, flanelle grise, cravate rouge, rouge de sang, gorge tranchée, yeux énucléés, poitrine lardée de coups de couteaux, ventre ouvert, viscères dispersés sur le sol.

Edouard se mit la main devant la bouche et courut vomir dans le lavabo de la salle de bain adjacente. Il s'aspergea le visage d'eau fraîche et s'assit sur le rebord de la baignoire, la tête lourde. Il espérait dormir encore, mais lorsque Karpandji posa sur son épaule une main qui se voulait réconfortante, Edouard admit qu'il ne rêvait pas. Il aurait voulu paraître aussi aguerri que ses collègues, même si cela n'avait en fait aucune espèce d'importance.

- Je sais que ce n'est pas facile, dit Karpandji, mais il faut que tu considères les choses sous un angle professionnel. Allez, viens.

Des inspecteurs s'affairaient dans la chambre, prenant des photos et s'appliquant à relever les éventuelles traces laissées par le ou les assassins. Hyde, le médecin légiste, examinait les cadavres.            

- Je n'ai jamais rien vu d'aussi répugnant, avoua Karpandji.

- Moi je ne compte plus les transpercés, les décapités, les explosés, dit Hyde en délaissant ses investigations, mais là, quand même, il faut reconnaître que le meurtrier n'y est pas allé avec le dos de la cuiller, si on peut dire… Enfin vous savez, à la faculté de médecine on était déjà pas mal endurcis par les blagues de carabins. Tenez, je me souviens d'un soir où je dînais au restaurant avec une étudiante en droit à qui je faisais la cour. Au moment de payer l'addition, je plonge la main dans la poche intérieure de ma veste et qu'est-ce que je trouve ? Un phallus et une paire de testicules !… Je n'ai jamais revu la jeune étudiante depuis. Elle doit être vieille aujourd'hui.

- Et à part ça, quelles sont vos premières conclusions ?

- D'après la rigidité cadavérique de la femme je dirais a priori que son décès doit remonter à une quinzaine d'heures environ. La mort a dû être provoquée par strangulation. Quant à l'homme, un coup de couteau en plein cœur, ici, vous voyez… (il désigna une plaie profonde) a certainement été fatal. D'autres coups de couteau sont à noter sur tout le corps. Ils ont été portés avec une force déconcertante. L'oreille droite et l'abdomen ont été tranchés à l'aide d'une lame affûtée. Les viscères ont été extraits à la main. En ce qui concerne ses yeux, je pense qu'ils ont été simplement sortis des orbites en appuyant dessus avec les pouces de chaque main, comme ceci, voyez-vous ( il mima la scène).

- Mouais…, dit Karpandji en faisant une moue dubitative.

- A priori le décès de l’homme remonte à quelques heures au plus. L'autopsie nous précisera tout ça. Pour ce qui est de l'arme du crime, on ne l'a pas encore retrouvée. Mais là, c'est votre boulot.