En écoutant Oscar Peterson

Je crois bien que le premier soir où j'allai chez Gatsby,
j'étais un des rares assistants qui eussent été invités.
Francis Scott Fitzgerald
Gatsby le magnifique

- Tu n'as pas changé.

- Pourquoi je devrais changer ?

- Pour rien; surtout ne change pas.

- Tu veux boire quoi ?

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rien.

- On ne dirait pas.

- C'est quoi mon personnage ?

- Je ne sais pas.

- Tu veux toujours faire le baroudeur  ?

- C'est une sortie de secours… Peut-être que je vais finir par la prendre… là aussi, je dirai comme toi : on verra

- A quoi tu penses ?

- Des souvenirs reviennent.

- Quel genre de souvenirs

- Un peu simpliste, tout ça.

- Peut-être pas. Il y a toujours plusieurs niveaux de réflexion.

- Où est-il ?

- La dernière fois que je l'ai vu il partait à la cave chercher du vin.

- Donc en somme, tout va bien ?

- C'est une façon de parler…

- Mais qu'est-ce que tu fais là ?

- L'autre jour j'ai vu sa fille. Elle a à peine deux mois, mais j'ai trouvé qu'elle avait les mêmes attitudes que ma grand-mère vers la fin de sa vie. Je me disais qu'entre aujourd'hui et demain le temps passerait trop vite, l'histoire de cet enfant vulnérable et dépendant me semble déjà écrite.

- Tu es fataliste ?

- Non, pourtant.

- On ne dirait pas.

- Est-ce que tu crois que tu pourrais retomber amoureux ?

- Pourquoi ?

- Parce que.

- Je sais que cette idée peut paraître étrange, mais l'allemand est une langue qui m'a toujours donné faim.

- Et qu'est-ce que vous faites de beau dans la vie ?

- Oh…

- C'est triste, Paris.

- Vous trouvez ?

- A part ça nous sommes sûrs de nous…

- C'est quand même l'impression que tu donnes.

- Alors, qu'est-ce que tu deviens ?

- C'est une bonne question.

- J'ai vite compris que ce n'était pas parce que je m'étais trompé qu'il fallait que je persévère dans l'erreur.

- Tu n'as pas ressenti une impression de gâchis ?

- Tu as peur ?

- Tu avoueras quand même que je ne pose pas beaucoup de questions ?

- Tu sais, on s'habitue à l'argent facile.

- Tu appelles ça de l'argent facile ?

- Bon, n'en parlons plus, s'il te plaît, oublions tout ça.

- Tu es l'homme le plus optimiste que j'aie jamais rencontré.

- Possible.

- Je rêve d'une autre vie. Tiens, si j'étais riche j'irais pêcher l'espadon à Cuba. Je ferais comme Hemingway, ça m'irait très bien.

- Ça dépend des moments. Parfois oui, parfois non. Mais plutôt oui que non, quand même.

- Ah, tu vois.

- De toute façon je n'ai pas le choix. On court toujours après quelque chose.   

- Ne brûle pas trop vite les étapes quand même.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Est-ce que tu suis tes désirs ou les désirs des autres ?

- Tout se mélange un peu.

- Allez, dites moi ?

- Non, c'est trop bête.

- Je l'ai entendu à la radio, c'est pour ça.

- On apprend des trucs formidables à la radio.

- Je ne me trouve pas très beau.

- Arrête, tu sais très bien que ce n'est pas vrai.

- Comment je fais quand tu n'es pas là ?

- Vous repartez quand ?

- Demain après-midi; enfin si tout se passe comme prévu.

- Mais puisqu'on est là, autant essayer de faire quelque chose de ses idées, non?

- Bien sûr. Je ne dis pas qu'il ne faut pas vivre sous prétexte que la conscience est un leurre. Puisqu'on en a une, profitons-en jusqu'au bout. Tirons-en partie, puisque c'est la seule chose qu'on ait pour dire aux autres que nous sommes différents.

- On commence à sentir le temps, là-dedans.

- Il est meilleur.

- Plus fruité.

- Souvent on rate les choses parce qu'on n'y était pas au début. Si on avait commencé, on aurait continué. Mais comme on n'a pas commencé… C'est difficile de prendre un train en marche.   

- Ecoute, tu veux le faire réagir, lui prouver que toi aussi tu es libre?

- Oui.

- Tu as arrêté le saxophone ?

- Je n'ai pas arrêté, disons que je n'en joue plus pour l'instant.               

- Tu te souviens quand on ouvrait la fenêtre pour que les filles qui passent dans la rue nous entendent?

- Ça ne nous rajeunit pas.

- Il connaît pas mal de monde, à ce que j'ai cru comprendre.

- Est-ce que tu ne m'avais pas demandé un jour si mon bateau faisait escale quelque part?…

- Si, je m'en souviens.

- Tu m'avais dit aussi que s'il faisait escale, tu viendrais me rejoindre pour continuer le voyage?…

- Oui.

- Même si tu ne savais pas où allait le bateau ?

- Ça ne me dérangeait pas.

- Il n'a jamais été très bavard.

- Ce n'est pas le problème.

- Tu veux dire qu'il est triste ?

- Non, il n'est pas triste… C'est peut-être dans sa façon de parler. On a l'impression que tout va très bien; d'ailleurs quand tu lui demandes comment il va il te répond toujours que tout va très bien. Mais ça sonne faux.

- Comment est-ce que tu peux en être certain ?

- Je le sais. Je ne suis pas du genre à faire les choses à moitié.

- Et moi ?

- Toi non plus. Mais maintenant c'est trop tard.

- Qu'est-ce que je peux faire ?

- Tout lui raconter.

- Elle sera encore plus malheureuse.

- Elle ne sera pas plus malheureuse. Peut-être au début, mais ça passera. L'autre jour je l'ai vue pleurer, elle n'avait pas l'air particulièrement heureuse, tu joues trop avec elle, laisse lui un peu de répit. Mais comme tu es lâche, tu ne vas rien faire.

- Il y avait quelque chose qui m'étonnait toujours chez toi, c'est que tu courais chez le médecin dès que tu toussais un peu de travers.

- Je ne vois pas quel mal il y a à aller chez le médecin lorsqu'on est malade, tout de même?

- Tu n'es pas obligée de te vendre

- De me vendre ?

- De te donner, si tu préfères.

- Il y a une différence entre se vendre et se donner.

- Quand on se détache de la vie matérielle et qu'on essaye de trouver une autre voie, ça passe par quelques remises en questions philosophiques… Et quand on est parti dans les choses de l'esprit on a parfois du mal à se colleter à la réalité.

- Je comprends.

- Vous allez habiter où ?

- Aucune idée.

- En attendant quoi ?

- En attendant de savoir ce que je vais faire.

- Vous avez l'air indécis.

- Non. Enfin si, un peu.

- J'ai un fils.

- Comment s'appelle-t-il ?

- Merci, pour tout à l'heure.

- Je ne savais pas trop quoi dire.

- Pour lui tu es un de mes meilleurs amis.

- Qu'est-ce que tu bois ?

- Du porto.

- Ça se fait de trinquer entre une coupe de champagne et un verre de porto?

- Tout se fait.

- Tu m'emmènerais où ?

- En Italie.

- Il y a une image qui me semble assez proche, même si le lien peut paraître ténu, c'est le problème de la liberté de parole au sein de la démocratie.

- Ce n'est pas aussi simple.

- Je n'aime pas ça.

- Et lui ? qu'est-ce que tu en penses ?

- La couronne en or est tombée au fond de ma gorge au moment où le dentiste la retirait, et je l'ai avalée.

- Non ?

- Si. Ça fait deux jours que je surveille mes selles…

- Je t'ai apporté des fleurs.

- Qu'est-ce que tu veux boire ?

- Un cocktail qui rend heureux.

- Si j'avais ça j'en prendrais tous les jours.

- Je voulais te dire que…

- Oui ?

- Elle t'a donné des explications ?

- Pas vraiment.

- Le tout c'est d'avoir envie. Si tu n'as pas envie, ça ne marche pas.

- Pour l'instant non. C'est pour ça je te dis, il faut que je réfléchisse.

- Viens.

- Est-ce bien raisonnable ?

- Je ne crois pas.

- Ça c'est encore un prétexte pour me montrer ton corps splendide.

- Je n'ai pas besoin de prétexte.

- Je n'ai pas l'air aussi sérieux, quand même ?

- Un peu.

- Alors il y a erreur. Je ne suis pas sérieux.

- C'est vrai, j'oubliais.

- Alors, qu'est-ce que tu en dis ?

- C'est quoi votre but, dans la vie ?

- Ça ne vous va pas de dire des gros mots.

- Ils ne sont pas plus gros que les autres. Et puis je vous signale que c'est vous qui avez commencé.

- Le problème n'est pas là. D'ailleurs il n'y a pas de problème.

- Je médite.

- Dans une grotte ?

- Oui. Mais il n'y a que moi qui sais que c'est une grotte.

- Je vois.

- Qu'est-ce que vous voyez ?

- Je vois que vous avez des idées bien arrêtées sur la littérature.

- Non, pas du tout.

- Qu'est-ce que vous allez faire ?

- Je vais voyager, essayer de découvrir autre chose.

- Mais il faut de l'argent pour vivre ?

- Oui. J'en gagnerai. Je ne sais pas encore comment, c'est tout.

- Je te trouve dur avec tes amis.

- Moins que je ne le suis envers moi-même.

- C'est pas une raison.

- Je pense que si.

- Toi aussi tu veux que les autres te ressemblent, alors ?

- Vous avez vraiment pensé ça ?

- Oui. Enfin non, je n'ai pas pensé ça comme ça. J'étais étonnée.

- Ça n'a rien à voir.

- Ça n'a rien à voir, ça n'a rien à voir ! C'est ta grande phrase, ça ! Mais si, tout a à voir, mon vieux!

- Ce n'est pas aussi simple qu'on le voudrait.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Je dis ça parce que la vie n'est pas facile.

- Moi j'ai eu envie de partir de là où j'étais, et je me suis retrouvé ici.

- Tu ne pouvais pas mieux tomber.

- Tu te moques de moi ?

- Ce n'est pas mon genre.

- Je ne sais pas comment te remercier.

- Laisse tomber.

- J'hésite.

- Je t'en prie.

- Qu'est-ce que tu es allée voir ?

- En attendant Godot.

- Je suis sûr qu'il n'est pas venu.

- Non. Toi aussi, je croyais que tu ne viendrais jamais.

- Hmm…

- Quoi hmm ?

- Rien.

- C'est vrai, ça ne vous dérange pas ?

- Bien sûr que non.

- Oui, je l'ai croisée.

- Mignonne, hein ? Je crois que je suis un peu amoureux d'elle.            

- Ça se comprend.

- Tu as peur de finir tes jours toute seule ?

- Pas du tout.

- C'est vrai ?

- C'est lui qui t'envoie ?

- Quelle idée.

- Oui, je sais, c'est pas brillant. Mais nous sommes jeunes, nous avons la vie devant nous.

- Je m'en vais.

- Tu fais la tête ?

- Non.

- Et si je venais te voir un jour ? Je prends un train, et j'arrive ?

- Justement.

- Justement quoi ?

- Non, il ne faut pas.

- Qu'est-ce que tu en sais ?

- C'est comme ça.

- Bon.

- Non, je plaisante.

- Moi j'appelle ça de l'obstination.

- Et qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?

- Réfléchir.

- Tu vas y rester longtemps ?

- Oui.

- Vous partez demain, alors ?

- Ecoute, peut-être que ça ne se voit pas, mais je suis du côté des gens comme toi, tu vois? alors arrête.

- Excuse-moi.

- Il faut que je bouge.

- Moi aussi j'aurais bien aimé partir, un jour.

- Pourquoi tu n'y retournes pas ?

- Ce n'est pas un problème. On va s'arranger.

- Si c'est trop compliqué, je…

- Rien n'est compliqué.

- Et toi ? Comment ça va ?

- J'ai le spleen baudelairien.

- Bienvenue au club

- Allo ?

- Oui. Qui est à l'appareil ?

- Tu as couché avec ?

- Bien sûr.

- J'espère que tu ne vas pas nous faire attendre plus longtemps.

- Moi je m'en fiche.

- Comment ça, étrange ?

- Etrange, parce qu'inhabituel.

- Vous êtes prêts ?

- Si vous m'interrompez tout le temps je ne vais jamais y arriver.

- J'ai autant envie de faire ça que gardien de phare.

- C'est pas mal, gardien de phare.

- Quelqu'un a téléphoné pour toi.

- Il paraît.

- Non mais sans rire ?

- Pour l'instant, non.

- Alors, comment…

- C'est pour ça que tu pleures ?

- Oui.

- Tu l'aimes ?

- Je ne sais plus.

- Dis-donc tu n'as pas un peu grossi ? 

- Moins que toi, non ?

- C'est vrai ?

- Maintenant quand un homme me fait l'amour, je pense à autre chose.

- Ah…

- J'ai quand même l'impression qu'il ne me voit que pour baiser.

- Tu m'étonnes.

- Vous êtes sûr ?

- Oui, je suis sûr. Sinon il ne serait pas inquiété de la sorte.

- Je ne comprends pas…

- Je lui ai dit que je ne l'avais pas vue.

- Et alors ?

- Alors elle a passé la nuit ici, en fait.

- Comment est-ce que tu as fait pour dénicher un costume pareil ?

- Qu'est-ce que tu en penses ?

- Du bien.

- Mais encore ?

- Ah oui, vraiment ?

- Oui; elle m'a appris certaines choses.

- Quoi par exemple ?

- J'aurais pu rester encore des jours là-bas, mais mon intuition me disait que tout cela ne menait à rien.

- Allez, raconte.

- Il aurait dû me dire quoi ?

- Ne fais pas l'innocent.

- Je suis innocent.

- Vous ne voyez pas du tout comment faire ?

- Si.

- On ne peut pas dire que je vous connaisse très bien, mais enfin, j'ai eu le temps de me faire une opinion.

- Ça va ?

- Ça va mieux.

- Qu'est-ce que tu penses de tout ça, toi ?

- Tu nous fais une crise de parano, c'est clair.

- Est-ce que nous sommes amis ?

- C'est à toi de me le dire.

- Tout dépendait de sa réaction.   

- Je ne vois pas très bien où tout cela va le mener… mais bon, il faut bien que le monde change.

- Je n'ai jamais eu la volonté de lui faire du mal. J'ai déjà parlé de tout ça avec lui, mais je crois qu'il ne veut pas l'entendre.

- Tu sais ce que tu es ?

- Non.

- Je ne leur ai pas dit ce que je faisais.

- Il y a des gens avec lesquels, malheureusement, on ne peut pas aller très loin.

- Des devinettes ?

- Non, vous n'y êtes pas.

- Tu l'as vue quand ?

- Pas plus tard que la semaine dernière.

- Qu'est-ce que tu fais, alors ?

- Je voulais juste un conseil.

- J'accepte les chèques.

- Tu acceptes l'échec ?

- Il semble assez content de son sort.

- Tu l'as déjà dit.

- J'ai vécu deux ans avec elle. Nous nous sommes quittés après le diplôme. Elle a été nommée à Marseille, et moi à Lille… En fait, on ne s'est pas vraiment quittés, mais je sais bien que ce ne sera plus comme avant. Tu imagines, même si on se voit une fois par mois… Ça fait douze fois pas an… Elle me téléphone souvent, mais ça me fait plus de mal que de bien.

- Tu ne devrais pas te laisser aller à la mélancolie.

- Il ne veut pas de visite, pas pour l'instant. Enfin peut-être que toi ce serait différent. Mais tu peux l'appeler. Je crois que ça lui ferait plaisir.

- Vous êtes homosexuel ?

- Non, pas tout à fait. Pourquoi ?

- Maintenant que tu m'en parles, j'ai une furieuse envie de manger de la langouste. Une énorme langouste. Avec de la mayonnaise.

- Promets-moi que tu m'écriras.

- Je t'écrierai.

- Tout vient à point à qui sait attendre.

- Ça te va bien de dire ça.

- Vous avez des goûts de luxe.

- De temps en temps j'essaye de changer… Mais j'ai l'impression que je ne suis pas encore totalement convaincante.

- Ecoute, parlons d'autre chose. Ça me déprime de penser qu'ils ne peuvent pas être eux-mêmes, qu'ils sont obligés de faire semblant, tout le temps.

- Comment dirais-je… C'est une solitude difficile à décrire.

- Autant devant ton miroir tu peux prendre une pose avantageuse, autant quand ton image est fixée tu ne peux plus la modifier.

- Je ne vois pas le rapport.

- Pour moi il y en a un.

- Au propre comme au figuré, bien sûr.

- Moi je ne comprends pas comment on peut jouer ainsi avec sa vie, et avec la vie des autres. Surtout la vie de quelqu'un qu'on aime, en plus.

- Peut-être parce que pour eux la vie présente a plus d'importance qu'un futur hypothétique.

- Mouais, je ne suis pas convaincu.

- Tu considères ta vie comme quelque chose de bien important, finalement.

- Pas toi, peut-être ?

- Je ne sais pas; je ne pourrais pas être catégorique.

- Il a eu le courage de suivre son idée jusqu'au bout, et pour cela je lui tire mon chapeau.

- En tout cas je ne me serais jamais doutée de ça…

- La vie est une succession d'événements prévisibles, ponctuée de surprises et d'accidents plus ou moins déterminants.

- S'il suffit d'une lutte sans merci entre deux pays pour qu'un objectif utopique se réalise, on peut peut-être regretter l'effondrement du bloc des pays de l'est.

- Pourquoi ?

- Bon, si j'ai bien compris, tu tiens absolument à ne pas être d'accord avec moi aujourd'hui?

- En fait, ce qu'il te faut, c'est de l'amour.

- On t'a déjà dit que tu étais un poète ?

- D'après les spécialistes, après une guerre nucléaire les explosions et les incendies à l'échelle planétaire libéreront un nuage de cendres qui enrobera la terre d'une couche opaque, la température chutera rapidement, précipitant une nouvelle glaciation à laquelle la faune et la flore ne survivront pas.

- C'est gai.

- Je crois que c'est ce pour quoi je suis faite, si tant est que l'on soit fait pour quelque chose.

- Quoi ?

- L'ironie, par exemple.

- Si, bien sûr, j'ai été jaloux. Plus jeune, à l'adolescence, quand l'amour est mis à l'épreuve par l'inconstance des filles qui goûtent à tous les garçon pour apprendre à mieux se connaître. Après je me suis calmé. Quand j'ai épousé ma femme, par exemple, j'étais persuadé que prendre du plaisir avec quelqu'un d'autre n'était pas une trahison. Mais un jour elle m'a avoué qu'elle avait baisé avec un de mes amis pendant que j'étais en voyage, et je me suis senti trahi. Je ne pouvais pas lui en vouloir, nous étions d'accord sur le principe, mais ça nous a fait réfléchir.

- Est-ce que tu m'aimerais si j'étais sûr de moi ?

- Je n'en sais rien.

- Tu sais mais tu ne veux pas me le dire.

- Mais si, tu fais bien la cuisine.

- Je suis un amateur à côté de toi.

- Et alors ? Chacun fait ce qu'il peut.

- La femme espagnole est sucrée. Un peu comme la femme italienne. Non, ma femme préférée est la française… elle a plus de classe.

- Vous avez quelque chose de prévu demain ?

- Rien de spécial. Et vous ?

- Oh, moi…

- Vous ne choisissez pas la simplicité.

- Non. Je m'ennuierais sinon.

- Je ne veux pas te faire de mal, mais je crois que ta place n'est pas à côté de moi. A force de vouloir que les choses s'éternisent, on finit par tout détruire.

- Ne t'inquiète pas. Même si des fois j'ai des angoisses existentielles, je ne regrette rien.

- Tu serais bien le premier.

- Pourquoi est-ce que je ne serais pas le premier ?

- Du calme…

- J'en ai marre qu'on me demande toujours d'être calme. Tu comprends ?

- Admettons que je comprenne.

- Tu te souviens quand après on regardait la télé en mangeant des sardines au piment, vautrés sur ton lit?

- En buvant de la vodka…

- Allez, viens, je connais un remède pour chasser les idées noires. Ce n'est pas un ordre, bien sûr.

- Si ce n'est pas un ordre, je ne viens pas.

- C'est un ordre, alors.

- Je te dérange ?

- Non.

- Tu lisais ?

- Oui.

- C'est bien ?

- C'est un peu, comment dire, un peu cru.

- Avec toute cette chaleur, je me sens pousser les ailes du désir.

- Tu es libre.

- Si on veut.

- Pour parler, peut-être.

- Pour parler…

- Tu ne lui as peut-être rien demandé, mais tu joues avec ses sentiments.

- C'est bien le problème. Je me dégoûte, parfois.

- Je ne dis pas que ça marche pour tout le monde pareil.

- Rien de grave ?

- Si. C'est ça que j'ai du mal à admettre.

- Tes désirs sont des ordres.

- Ne me dis pas des trucs comme ça.

- Ce sera l'occasion.

- Comment je ferai pour la reconnaître ?

- C'est elle qui te reconnaîtra.

- Je ne m'attache à personne. Ni dieu, ni maître, ni femme.

- Arrête de tout tourner en dérision.

- Si seulement.

- Si seulement quoi ?

- Tu es sûr que…

- Allez, au revoir.

- Tu dis ça parce que tu es un privilégié.

- Mais bon sang arrête de penser que je suis un privilégié !

- Alors ?

- Je réfléchis.

- J'aimerais que tu aies raison, mais c'est pas encore gagné.

- C'est peut-être parce que j'ai des amis comme toi que j'ose faire ce que je fais, justement.

- Peut-être…

- Qu'est-ce que tu as ?

- Rien; je te regarde.

- Tu fais la tête ?

- Non.

- Ah bon.

- Allez, viens…

- Ne quittez pas.

- Merci.

- Allo ?

- C'est moi.

- Je t'avais reconnu.

- Pourtant j'ai mis mon nez de clown.

- C'est pour ça que je t'ai reconnu.

- Comment ça va ?

- Tu t'es déjà retrouvé à l'hôpital ?

- Oui.

- Alors tu imagines.

- Mouais.

- Mouais oui ou mouais non ?

- Ils ont tort.

- Oui. Moi je connais des gens très ennuyeux, et qui en plus ne sont pas compétents du tout.

- Ah bon ?

- Et pourquoi pas ? Personne n'est à l'abri. Toi, par exemple, tu commence à m'ennuyer avec tes questions, mais tu ne t'en rends pas compte.

- C'est malin.

- C'est quoi cette musique ?

- Oscar Peterson, il me semble.

- Je peux m'asseoir à côté de vous ?

- Si vous voulez.

- Je ne connais pas beaucoup de types comme vous, avec qui je peux parler librement.

- Ça m'étonne.

- Peut-être, mais c'est comme ça.

- Pourquoi tu tiens absolument à me faire boire de l'alcool ?

- Tu n'en veux pas ?

- Ça t'intéresse ?

- Arrête…

- Je sais… Mais enfin il faut le comprendre.

- C'est pas une raison. Qu'est-ce qui t'a pris, bon dieu ?

- C'est elle ?

- Oui.

- Je n'étais plus moi-même.

- Alors, ça va mieux maintenant ?

- Quoi de neuf ?

- Rien.

- Ça fait pas beaucoup.

- Non. C'est le moins qu'on puisse dire.

- Parfois j'ai envie de tout foutre en l'air, mais je ne sais pas pourquoi, quelque chose qui me dit que je ferais une erreur.

- Pourquoi tu voudrais tout foutre en l'air ?

- Il t'a parlé de moi ?

- Non.

- C'est vrai ?

- Je vois le genre du personnage.

- C'est louche.

- Ça interpelle quelque part.

- Tu crois ?

- Je n'en vaux pas la peine.

- C'est déjà ça.

- Tu y arrives ?

- Pas trop, mais j'essaye.

- C'est bête, hein ?

- Mais non.

- Et toi ?

- Tu te souviens de ce joueur de football qui a été foudroyé au milieu d'un stade, en plein match ? La foudre lui est tombée dessus, comme ça. C'est ce qu'on doit appeler le hasard… et bien tu vois, j'ai l'impression que tout le monde court pour éviter que la foudre ne lui tombe dessus, mais si la foudre doit nous tomber dessus, elle nous tombera dessus, c'est tout.

- Alors tu m'en veux.

- Non, je ne t'en veux pas.

- J'ai fait sa connaissance il y a plusieurs années.

- Qu'est-ce que vous voulez dire ?

- Je suis un peu triste, c'est tout. Mais il ne faut pas m'en vouloir… Ça passera. Tout passe.

- Tu as toujours aimé les vastes horizons.

- Comme toi.

- Sauf que mes horizons à moi sont à l'intérieur.

- Oui, je sais.

- Je suis fatiguée, mais je n'ai pas envie d'aller me coucher tout de suite.

- D'accord.

- On y va ?

- Pourquoi pas.

- Tu ne veux peut-être pas en parler ?

- Ça ne me dérange pas.

- Enfin peut-être que…

- Oui ?

- Non, rien.