Doux rêveur

Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées qui,
pour un témoin, eussent semblé vides,
et où j'observais mon cœur novice
comme un parvenu observe ses gestes à table.
Raymond Radiguet

Il faut reconnaître que lorsqu’on passe ses journées seul, livré à soi-même et déconnecté de cette société qui gesticule sous nos fenêtres, quand le téléphone se manifeste si peu qu’on n’y répond même plus et que par lassitude la sonnette de l’appartement est débranchée, que pour seuls courriers s’accumulent les factures et autres prospectus publicitaires, bref, quand on a l’impression de ne plus servir à grand-chose ni à grand monde, il est peut-être temps de réagir et d’arrêter de se poser des questions ineptes sur la notion de vide. Combler le vide n’est pas si difficile, certains bavards de mes amis y parviennent très bien, mais après plusieurs semaines de réclusion et malgré des prédispositions à une forme de vacuité spirituelle d’inspiration bouddhiste, la neurasthénie commençait à me gagner parfois. Si mon caractère taciturne me valait des comparaisons peu flatteuses avec l’ours des Carpates et ses congénères mal léchés (une vie sexuelle, certes décousue, apportait d’évidents démentis à ces dernières allégations, mais nous y reviendrons peut-être…), si j’avais toujours pris mes distances avec les mascarades sociales pourtant nécessaires à l’épanouissement de certaines carrières, et si j’avais toujours revendiqué la solitude comme un choix en réponse à la confusion des sentiments, j’en arrivais aujourd’hui à vouloir sortir de ma tanière pour aller rugir je ne sais quoi je ne sais où, mais ailleurs qu’entre ces quatre murs qui finissaient par m’évoquer à la longue une sorte de cercueil ouaté, ou de cellule capitonnée pour asile d’aliénés.

Les rayonnages de ma bibliothèque offraient une heureuse alternative à la névrose ; j’avais relu « Voyage autour de ma chambre », de Xavier de Maistre : «Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens consolé par force; une puissance secrète m'entraîne; elle me dit que j'ai besoin de l'air du ciel, que la solitude ressemble à la mort. - Me voilà paré; ma porte s'ouvre… ». Hermann Hesse me proposait sa vision spirituelle et hermétique du monde, John Fante racontait l’espoir d’une vie meilleure, Bukoswki et son esprit rebelle me donnaient soif, Panaït Istrati entretenait les souvenirs d’une enfance revisitée, et Albert Cossery, qu’un ami portugais venait de me faire découvrir, m’inoculait sa nonchalance et un regard moqueur sur la vanité des hommes. L’infirmière qui passait chaque soir me faire une piqûre dans le ventre m’amenait un échantillon de la presse nationale, et je devais constater que le monde tournait aussi mal sans moi. Les morts violentes ponctuaient le quotidien de la planète et faisaient désormais partie des évidences comme l’alternance du jour et de la nuit, l’époque était aux doutes inavoués et aux certitudes malsaines. Parfois je demandais à l’infirmière de m’apporter d’autres journaux que ceux que j’avais l’habitude d’acheter, pour ne pas m’enfermer dans une vision de la société qui correspondrait à mes seules aspirations, mais ces tentatives de m’intéresser à d’autres quotidiens se sont soldées par des échecs ; on lit des journaux de gauche ou de droite selon notre sensibilité politique, et on se complaît dans cette douce berceuse tout en se voulant objectif. L’aventure commence avec le changement d’habitudes.

Je n’ai guère le goût des piqûres, mais je n’avais pas le choix si je voulais éviter une phlébite ou une embolie – j’aurais préféré une embellie. L’infirmière au charmant accent slave qui venait me piquer dans le ventre tous les soirs était étonnée qu’un grand garçon comme moi puisse avoir peur d’une si petite aiguille ; mais ce n’était pas la peur de la petite aiguille, plutôt l’expression d’une sensibilité et d’un imaginaire hypertrophiés, associée à une vague notion d’atteinte à mon intégrité physique… Enfin cette aversion de la seringue m’a tenu à l’écart des drogues dures en intraveineuse, ce dont je peux me féliciter à en juger par le caractère excessif de mes modes de consommation. Dernièrement je m’étais octroyé un verre de vin alors que l’alcool était déconseillé avec le traitement médical, bientôt j’avais terminé la bouteille, et puis j’en avais ouvert une deuxième. Je ne vais pas dire que c’était la faute de Bukoswki et du « Journal d’un vieux dégueulasse » que je venais de lire, mais enfin j’étais sous influence. Ses sempiternelles cuites avec des compagnons interlopes, sa sexualité aussi débridée que sordide et ses amitiés dissidentes contrastaient avec mon isolement du moment ; pourtant la vie du poète trahissait aussi une incontournable solitude. En ouvrant la deuxième bouteille je m’étais dit que j’avais bien de la chance d’avoir une niche où dormir, mais que j’aurais préféré gambader à l’autre bout du monde plutôt que de me morfondre dans ma niche. Mais comment gambader à l’autre bout du monde avec une jambe dans le plâtre ?… Lorsque l’infirmière était venue accomplir sa besogne, elle m’avait trouvé à la cuisine, attablé devant ma bouteille et une boîte de rillettes de canard – elle possédait un double des clefs afin de pouvoir entrer chez moi sans que j’aie besoin de bouger du lit. Elle a souri et m’a fait les gros yeux en affirmant que je n’étais pas raisonnable, et j’étais d’accord avec elle sur ce point, même si parfois être raisonnable ne veut plus rien dire. Il n’y avait pas de reproche dans sa voix, au contraire une bienveillance presque maternelle, qui a sensiblement modifié mon intérêt pour elle. Obnubilé par les affres de la piqûre je ne lui avais jamais vraiment prêté attention auparavant, alors qu’elle représentait pourtant un de mes rares liens avec le monde extérieur. Bien sûr j’avais remarqué son accent slave, mais je ne lui avais pas posé d’autres questions que sur les risques encourus si j’arrêtais le traitement - elle ne restait pas plus de trois minutes chez moi, ce qui limitait aussi nos conversations. Je lui ai demandé si elle voulait prendre un verre, ce qui était assez naïf vu les circonstances ; je devais avoir l’air pitoyable dans mon kimono japonais, avec mes toasts de pain congelé et ma boîte de rillettes, tandis qu’à la radio un Alfred Cortot jouait Chopin et que la pluie cinglait la fenêtre de la cuisine. Mais elle m’a répondu « D’accord, un fond. Je vous fait la piqûre d’abord. » L’ivresse avait estompé mon appréhension, j’ai ouvert un pan du kimono et me suis laissé piquer comme un  animal qui sait qu’on lui fait du mal pour son bien. J’ai pensé que le Vieux Dégueulasse aurait profité de l’occasion pour lui proposer une partie de jambes en l’air, mais j’en avais assez de la jambe en l’air, et puis d’ailleurs ma libido évoquait plutôt des fonds abyssaux que l’Annapurna. Nous avons trinqué, elle a bu rapidement son verre en grignotant une tartine, avant de repartir vers ses autres rendez-vous. J’étais peut-être passé à côté d’une grande histoire d’amour ; mais de toute façon je ne pourrais pas vivre en paix auprès de quelqu’un qui trimbale autant de seringues dans son sac.

Après un mois de rééducation, j’avais troqué mes béquilles contre une canne en bois verni qui me conférait un style dandy en même temps qu’elle suscitait une moqueuse déférence de quelques-unes de mes connaissances, qui me donnaient à l’occasion de la particule ; je m’étonnais d’ailleurs de n’être pas escorté d’un écuyer ou factotum qui veillerait à l’intendance et au règlement des affaires courantes. Enfant je me racontais des histoires auxquelles je finissais par croire, ce qui me plaçait dans une position également créative et contemplative ; à la moindre occasion je désertais la réalité et sa triste figure pour me réfugier dans un monde de possibles, où je jouissais d’une relative paix et où personne ne pénétrait sans avoir montré patte blanche. Aujourd’hui ma canne dessinait aux yeux des autres les contours d’un nouveau personnage ; j’avoue que cet attribut, au-delà du fait qu’il m’était nécessaire pour soulager la douleur et assurer mon équilibre, vous pose un homme, tout au moins tant que celui-ci peut conserver un port altier. Lorsque j’étais encore alité, la jambe plâtrée, et que je scrutais les lézardes du plafond de ma chambre, plongé dans des réflexions sur les péripéties de l’existence ou l’opportunité de refaire les peintures de l’appartement, j’en étais arrivé à la conclusion que la majorité des soucis qui nous taraudent sont relatifs, transitoires, parfois anecdotiques, voire même pour certains franchement dérisoires. Etre privé d’autonomie et de mobilité m’avait permis de saisir à quel point tous les autres problèmes se classent bien après dans la hiérarchie des emmerdements, comme si on ne mesurait pas le bonheur de pouvoir marcher et se déplacer tant cela semble peut-être naturel et évident. J’avais redécouvert progressivement le plaisir de tenir debout, de mettre un pied devant l’autre, même si l’exercice s’avérait laborieux. Je m’étais remémoré les premiers pas de mon fils, en particulier cet après-midi où, dans un jardin public, il m’avait soudain lâché la main pour courir à petites enjambées maladroites vers le kiosque à musique sous lequel jouait un orphéon ; son premier acte symbolique d’indépendance.

Mon rayon d’action s’est étendu par paliers successifs, du lit au fauteuil, du lit à la fenêtre, du lit à ma boîte aux lettres, du lit au magasin d’alimentation, du lit au marchand de journaux, et puis du lit au bar du théâtre, où j’avais repris mes habitudes depuis peu. Comme Hemingway, dont la place traditionnelle était marquée d'une plaque de cuivre gravée à son nom sur le comptoir de la Closerie des Lilas, je m’asseyais le plus souvent à la même table du café, près d’une fenêtre d’où je pouvais observer l’agitation de la rue, lire, écrire, et boire, bien sûr. J'y fréquentais auparavant une bande de parvenus noctambules qui cherchaient dans la fête et l’ivresse un ultime remède à leur ennui, mais je ne voulais plus désormais me perdre avec eux dans les mêmes impasses, j'aspirais à de nouveaux horizons, plus ouverts sur la vie, les autres, la beauté, et la bonté aussi. Avant l’accident j’éprouvais l’oppressante sensation de tourner en rond et de me galvauder dans ce milieu de noceurs égoïstes, mais par facilité ou par faiblesse je me laissais régulièrement embringuer dans des soirées sans espoir où l’alcool coulait à flot et dont j’oubliais parfois la fin pour ne retenir que quelques épisodes noyés de brouillard, qui me laissaient un goût d’amertume et distillaient un doute insidieux sur mon comportement de la veille. Ces trous noirs où je ne m’appartenais plus me provoquaient a posteriori des crises d’angoisses où se mêlaient dans d’affreuses chimères réalité et fantasmes, il me semble que l’accident est alors arrivé à point pour mettre un terme à cette dérive psychédélique. On annihile la raison populaire avec du pain et des jeux, parfois en désignant des boucs émissaires ; en ce qui concerne l’individu la bonne conscience est aussi mise à rude épreuve, et qu’il jette la première pierre dans la vitrine du magasin de luxe celui qui n’a jamais failli devant les tentations de la facilité. Descendre la pente requiert moins de volonté que de la gravir, la veulerie a toujours eu de beaux jours devant elle, mais comment avoir encore la force de grimper, comment s’affranchir du poids du quotidien et de ses tristes certitudes ? même si Lacan suppose que la nouveauté naît de la répétition… Comme tout me semblait loin alors, loin de la poésie d’une voie lactée cette nuit d’été, aux côtés d’une femme aimée à qui on n’ose se déclarer, loin d’un loch écossais une matinée protégée de brume, encore ivre de la Mac Evans partagée la veille avec des pêcheurs rustiques au cœur grand comme ça, loin de ces rires d’enfants aujourd’hui oubliés, des graves considérations sur ce ballon envolé, sur ces billes perdues au jeu, sur cette préférence injuste accordée à l’autre qui pourtant ment, loin de cet après-midi à jouer aux cow-boys et aux indiens alors que tout le monde voulait être les indiens, c‘est à n’y rien comprendre, loin du gendarme et du voleur, du chevalier sans peur et sans reproche, loin des yeux, près du corps… Redouter le quotidien et ses répétitions, redouter de tomber dans une vulgaire facilité, finalement stérile. Et pourquoi devrions-nous toujours être sincère ? Clamer sa déception, son désir, ses espoirs, sa faiblesse, ses certitudes, à quoi bon? Comment dire à quelqu’un qu’on aime qu’il se trompe, à quelqu’un qu’on trompe qu’on l’aime, et surtout, comment espérer être entendu ? Ambiguïté, se fondre dans la masse mais souhaiter pourtant être reconnu… Comme tout me semblait loin. Ce matin sur un mouchoir en tissu je retrouvais une odeur sucrée, le parfum perdu d’une amie passée, ou le parfum passé d’une amie perdue. Je suis c’est sûr le jouet de fragrances anciennes.

Ma libido s’était inscrite aux abonnés absents depuis les premières piqûres dans le ventre, je ne sais si je devais m’en plaindre ou m’en féliciter, en tout cas il est reposant de ne pas toujours réfléchir avec sa queue. Les oiseaux chantent principalement pour séduire les femelles, prétendre qu’ils sont les plus costauds et défendre leur territoire contre les intrus qui viendraient remettre en cause leur suprématie copulatoire; c’est probablement d’ailleurs la raison pour laquelle j’aime faire l’amour en entendant des tourterelles roucouler, une sorte de résonance naturelle. Les chansons ou nos discours ne volent pas vraiment plus haut que ces chants d’oiseaux, et à bien y regarder il y a toujours un coït tapi en embuscade quelque part. Il est vrai que le retour des beaux jours coïncide avec la montée de sève et qu’il doit être plus judicieux de se faire moine à l’approche de l’hiver, toutefois je n’avais pas décidé de ce soudain détachement par rapport à mon cerveau reptilien et ses pulsions de vie ou de mort. J’avoue d’ailleurs ne pas toujours très bien comprendre ce qu’il m’arrive, je me suis souvent émerveillé d’être quelque part où je ne serais pas venu de mon propre chef, je me suis parfois étonné de repousser des propositions qu’on ne pouvait pas refuser, frêle esquif j’ai hissé la voile à certains moments inappropriés et fait route vers je ne sais où, sans boussole, toujours j’ai cru qu’il était encore possible de rêver, j’ai pensé que l’amour était un bouquet de violettes, même si parfois il occulte quelque non-dit pestilentiel. Souvent j’ai cru à ce qu’on me disait et toujours j’ai voulu être libre, deux attitudes en fait organiquement incompatibles. Avoir besoin des mots des autres est une drôle d’idée dans la mesure où les mots sont à tout le monde et que les autres ne nous appartiennent pas. Peut-il y avoir une réalité différente de celle qu’on imagine de notre fenêtre entrouverte sur la vie ? Comme s’il n’y avait pas aussi une théorie de vérités juxtaposables ? On voudrait ne jamais être sciemment dupe de la réalité, en d’autres termes ne jamais se mentir, déni néanmoins pratiqué au quotidien au nom de l’intelligence, de l’efficacité, de l’habitude, de la pertinence, de la connaissance, du refus ou de l’envie de souffrir, d’idées partisanes, mais aussi de la peur de l’autre ou de nous-même, de la peur de l’avenir ou de notre propre passé, dans une logique plus ou moins inconsciente d’asservissement à des évidences ou des concepts qui viendraient d’en haut sans jamais avoir été personnellement éprouvés, vérifiés, mais que le simple fait d’avoir été maintes fois assénés ou d’être partagés par la masse rendraient crédibles et respectables. La nature a toujours misé sur le nombre, sur la quantité avant la qualité, pour servir une Evolution dont pauvre mortel on a bien du mal à discerner l’ambition, le sens, les enjeux, marche tendue vers une fin abstraite qui pourrait être selon le cas la perfection ou le néant, ou les deux si l’on considère le néant comme l’ultime perfection, mouvement inéluctable auquel nous participons comme intermédiaires occasionnels, partageurs de gamètes, alors que nous préférerions probablement accéder à un Panthéon idéal et éternel. A force d’insister pour que chacun se connaisse lui-même, Socrate, accusé de vouloir corrompre la jeunesse, a dû choisir entre l’exil ou la ciguë ; on peut ne pas être d’accord avec la philosophie socratique, notamment son aversion pour les plaisirs terrestres, mais l’introspection est indubitablement une démarche d’éveil, à condition de ne pas vouloir à tout prix découvrir en nous ce qui ne s’y trouve pas. Il est banal de constater qu’on se sent d’autant plus proche d’une idée qu’elle participe à la défense de nos intérêts ; heureusement quelques inconscients refusent parfois toute allégeance à la compromission, et sans aller jusqu’à scier la branche sur laquelle ils sont assis - ce qu’ils feraient s’ils pouvaient du même coup mettre hors d’état de nuire la nuée d’abrutis qui n’ont rien compris à la démarche – ils tentent de rappeler à tous que l’unique défense de points de vue égoïstes n’a jamais été un facteur de cohésion sociale, ni de civilisation pérenne. Mais après tout, une civilisation pérenne, pour quoi faire ? Allez, il est temps d’enfiler son costume d’Arlequin et de se replonger dans la commedia dell’arte du quotidien, en ajoutant peut-être au costume un nez de clown et de longues chaussures grotesques. Sans oublier la canne.

Victime collatérale de l’accident, ma dernière histoire d’amour avait  tourné court, mais peut-être me doutais-je depuis le début de ce fiasco en devenir. Une femme mariée qui se résout à prendre un amant ne recherche probablement pas un clone de son époux mais un modèle différent, voire complémentaire, plus drôle, ou plus fantasque, plus viril, plus riche, plus beau, ou plus compréhensif, ou plus présent et disponible – ou tout le contraire, parfois même un type juste jetable peut faire l’affaire. L’intérêt de se morfondre avec son amant s’avère assez limité, pour ne pas dire à connotation masochiste sinon ; et je n’étais plus tout à fait le même qu’avant, je ne devais plus être aussi drôle, ni aussi viril, ni aussi riche, ni aussi beau, de plus une métamorphose s’était opérée qui me rendait rétif à toute tentative d’appropriation de ma personne, de mon emploi du temps, de mon avenir ou de mes pensées. Je me consolai en essayant de me persuader que cette séparation en sourdine constituait l’ultime épreuve de ma nécessaire rédemption. D’ailleurs, pour être honnête, je me suis souvent demandé ce qu’Anne-Lise me trouvait, à part le fait que je danse plutôt bien la salsa - enfin, je dansais plutôt bien la salsa. On est souvent surpris d’apprendre ce que l’autre aime en nous, un détail à nos yeux capital peut se révéler insignifiant ou inversement (je suis jadis tombé amoureux d’une femme pour son seul accent québécois, ce qui est tout de même absurde, une forme de fétichisme, je ne sais pas… je dois être sensible aux accents, à ce petit goût d’ailleurs mystérieux ou circonflexe qui donne du charme aux phrases les moins sensuelles, comme « passe-moi le fromage», par exemple.) En croisant son reflet on replace parfois une mèche de cheveux ou on rentre le ventre, mais on essaye alors juste de ressembler à ce que l’on aimerait être, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec notre profonde réalité. Malgré mes kilos superflus, que je ne saurais nier, j’ai eu quelque succès auprès des femmes ; j’ai constaté avec le temps que la plupart de mes maîtresses étaient myopes, et je ne sais quelle conclusion en tirer, ni d’ailleurs si je dois en tirer des conclusions. Quand une comédienne espiègle m’avoua après plusieurs verres de saké qu’elle m’avait invité la veille dans son lit parce qu’elle était aussi fan de sumo – l’adverbe « aussi » prend évidemment toute son importance dans ce propos – j’ai arrêté de me faire du souci au sujet de mon physique. Enfin c’est ce dont je voudrais être parfaitement convaincu.

Mon médecin et l’ostéopathe ont déployé beaucoup d’humour pour me faire admettre vers la fin de la rééducation que j’allais désormais boiter légèrement mais que cela n’était pas grave dans la mesure où j’aurais pu mourir, et que claudiquer n’a pas empêché Toulouse-Lautrec d’être un peintre reconnu et un homme admiré des femmes, surtout des prostituées mondaines. Confondre le plaisir avec le bonheur est à portée du premier venu, avoir le sentiment d’être malheureux semble déjà moins discutable. Un jour de soleil je faisais la planche sur la mer Morte, flotter en apesanteur dans un bain saumâtre me ramenait à d’inconscients souvenirs d’innocence fœtale, j’avais souri béatement à la furtive évocation de Jésus marchant sur le lac Tibériade tandis que ses disciples nagent autour de lui en affirmant : « t’es con, elle est bonne… », je flottais sur la mer Morte un jour de soleil, lorsque ce jeune palestinien s’est fait exploser dans une boulangerie d’Eilat, où j’aurais pu au même instant acheter du pain si je n’avais pas décidé de partir tôt pour remonter vers Jéricho en passant par Sodome, là où la femme de Loth se serait transformée en statue de sel pour avoir regardé derrière elle en fuyant la ville maudite - des croyances mexicaines prétendent que l’homme a été pétri à partir du maïs, près de la Mer Morte on se métamorphose en statue de sel… La veille je buvais à Eilat de ces excellents vins du plateau du Golan (les territoires annexés fournissent les meilleurs crus d’Israël), la veille au bord de la mer Rouge j’écoutais les dernières chansons à la mode, qui faisaient vibrer les grains de sable de la plage et les cœurs d’une jeunesse un peu plus perdue qu’ailleurs. Personne ne devrait avoir comme unique recours celui de mourir pour être heureux.

Il était temps d’ouvrir le cercle, du nombril passer au cœur ou à la main, de sortir de la grotte originelle pour découvrir la lumière, la steppe, là où l’homme debout scrute l’horizon et imagine sa nouvelle destinée en se demandant de quel endroit surgira le danger. Il était temps d’ouvrir le couvercle.

Je suis parti en voiture rejoindre la mer la plus proche, ce n’était pas très original mais j’en avais le désir, la mer du Nord, les vagues et le vent et le ciel, passer du ciel bleu au camaïeux de gris, ne plus croire aux choses immuables, enfin retrouver le sens de l’instant, et aussi de l’histoire répétitive dans laquelle il s’inscrit, marée haute, marée basse, nuit, jour, je pleure, je ris. Sur le front de mer, en surplomb de la plage, de minuscules maisonnettes évoquent des cabanes de gosses, lorsque le monde se limite à ce que l’on en fait ou à ce que l’on voudrait qu’il soit, aujourd’hui encore je me souviens de ces futurs possibles, de mes châteaux de glace en antarctique. Un peu plus tard, un vieux tanker amarré sur un quai abandonné, des hangars de briques rouges soutenus par des poutres métalliques rouillées, portails éventrés, des tôles qui grincent, se frottent, craquent sous le vent toujours là, odeurs d’iode mélangées aux effluves de fuel et d’huile de vidange, d’inévitables goélands geignent dans la brume vespérale. Plus tard encore je déambule sur la plage, je cherche le vent sur mon visage, je marche difficilement dans le sable meuble et regarde là-haut vers les premières étoiles quelqu’un qui pourrait me sourire, en songeant à cette porte que je viens de refermer et au chemin qu’il reste à parcourir avant d’atteindre la sérénité. Mon dernier amour s'est évanoui dans une maison bleue accrochée à des projets qui ne tenaient plus à rien de solide. Comment un couple peut-il s’énoncer à la première personne ? Peut-on sortir d’un sillon aussi profond que mal tracé ? Fleur coupée nous sommes, sans plus de racines j’imagine un jardinier qui conseillerait «pensez à lui couper la tige un peu tous les jours et surtout à lui changer l’eau» ; je me suis baigné à Ouessant un mercredi de novembre loin des regards et changer d’eau m’a fait beaucoup de bien, c’est vrai, quant à me couper la tige, si ça pouvait attendre… Claude Nougaro fredonne «dansez sur moi, le soir de vos fiançailles ou de vos funérailles», je me remémore des conversations amoureuses, avouer à l’autre ce que l’on croit être, ce qu’il est pour nous, entendre ce que l’on est pour lui, ou bien juste parler pour passer le temps, regarder le soleil rejoindre l’air de rien l’horizon et penser à des choses douces, des gestes tendres, comme des promesses semées sur le corps, dans le cœur, une petite brise qui rafraîchirait l’âme et la peau, parler parce qu’on ne parvient pas à se dire bonjour comme on voudrait, ou au revoir, parce qu’on ne parvient pas à se quitter, parler comme on prendrait un dernier verre ou un premier train, ne pas savoir vraiment ce qu’on attend, ne pas vraiment vouloir le savoir, et puis s’étonner encore du temps que l’autre nous accorde alors qu’auparavant il semblait si pressé de partir se cacher dans une coquille, ailleurs. Ces dernières semaines j’ai beaucoup regardé la vie passer sous mes fenêtres, et je crois qu’il n’y a plus de place pour les rêveurs, seulement pour les gens qui savent où ils vont parce que leur enfance, leur famille, leurs croyances, leur parcours, leur travail, leurs amis, enfin ces nécessaires références les ont confortés, et aujourd’hui les réconfortent ou les confortent encore dans la justesse ou l’évidence de leur vie, de leurs idées, de leur destin. Je ne suis pas des leurs, dès lors, je suis d’ailleurs. Probablement ai-je épuisé mon énergie et ma volonté loin de ces choses qui rassurent ; il me reste pourtant aujourd’hui la force de tenir debout face au vent violent, à ce souffle d’aspiration tellurique qui me remplit les poumons comme un bouche-à-bouche de secouriste déterminé, « reviens, reviens, réveille-toi! », implorent ces bourrasques salées qui cinglent mon visage. J’aimerais parvenir à cerner l’illusoire après lequel chacun de nous court, pour d’une main calme et assurée guérir ces écrouelles des temps modernes et accepter une solitude universelle, arrêter de souffrir de chimères qui n’ont rien à voir avec ma poésie et un regard tendre et désintéressé sur le monde, ne plus craindre mon désir ni en être l’esclave, souffler l’amour là où il le faut et disparaître comme quand j’étais plus jeune les muscades entre mes mains d’apprenti magicien.

J’ai poussé plus à l’Ouest. Là-bas, dans une crique marine au bout d’un chemin que les cartes méconnaissent heureusement pour des raisons mystérieuses, dans un repli intemporel protégé plus que défendu par d’immenses bosquets de rhododendrons et d’essences étranges, se niche la maison d’Henri et Mary, un couple d’amis perdus de vue depuis trop longtemps mais que j’espérais trouver chez eux en passant à l’improviste. Ne pas voir souvent mes amis ne m’a jamais posé de problème tant ils participent à mon bestiaire, protagonistes bienveillants de mes fables intérieures ou de souvenirs oniriques, témoins de l’amour que la distance ne saurait effacer et dont quelques signes cabalistiques soulignent de temps à autre l’évidence. Je pensais retrouver aisément le chemin qui mène chez Henri et Mary, mais près du but je m’égarai un moment, et ne rencontrai personne pour me renseigner. On croit se souvenir de la topologie de certains lieux pourtant on est parfois dérouté par un paysage, une rue, une maison, qui suscitent en nous un curieux sentiment d’étrangeté parce qu’on en conservait une image bien différente. Peut-être de retour sur des épisodes de notre enfance serions-nous aussi un peu perdu, avec pour seul repère ce que notre conscience a lentement échafaudé pour coïncider avec un idéal fictif. J’ai finalement distingué le cairn qui indiquait l’entrée du chemin cahoteux creusé d’ornières, sur lequel je me suis engagé en me demandant si je n’allais pas y laisser le ventre de ma voiture. J’arrivais à une heure crépusculaire baignée de soleil rouge, la symphonie de Lutoslawski diffusée par l’autoradio conférait à cette approche une dimension presque mystique, un soudain enthousiasme me gagna et je me surpris à brailler comme un cow-boy à chaque violent soubresaut de mon destrier… Autour du feu de camp des hommes laconiques boivent du thé ou du bourbon en retournant régulièrement des brochettes de viande sur la braise, un air d’harmonica se mêle aux volutes de fumée, un cheval hennit parfois de lassitude en remâchant des idées sur son avenir, peut-on vraiment le prendre pour un tel imbécile et croire que deux tours de longe autour d’une branche ridicule peuvent contenir cinq cents kilos de muscles ? Tout à l’heure dans ces mêmes braises où rôtit la viande chaufferont les fers qui marqueront le bétail aux armoiries du propriétaire du troupeau… Un chaos plus brutal que les autres m’envoya dinguer contre le plafond de la voiture ; gagné par une rêverie naïve je descendais la pente en roue libre, et les lois de la gravitation procédaient à une accélération de mon attelage aussi inévitable que dangereuse. En bas du chemin je me rangeai lentement près du hangar à bateaux, coupai le contact, et restai assis en silence.

Issu d’une famille d’aristocrates qui l’avait très tôt répudié pour non conformité aux traditions et insoumission notoire, Henri s’était posé dans ce coin paisible après avoir fait autant de métiers différents que de périples autour du monde. Je le soupçonnais d’avoir des enfants dans pas mal de ports exotiques, mais il en reconnaissait déjà six, dont les deux plus âgés l’avaient accompagné lorsqu’il s’était installé ici. Aujourd’hui charpentier de marine, il construisait pour des amateurs nantis des sloops sur mesure qui lui valaient une certaine notoriété, même s’il n’acceptait de nouvelle commande qu’en fonction de l’état de ses finances. Mary, une charmante Ecossaise originaire de Shieldaig, sur la côte nord-ouest des Highlands, avait été la femme d’un de ces riches clients plaisanciers, avant de devenir la maîtresse d’Henri et finalement de divorcer pour s’installer à demeure avec lui. Trois filles naquirent de leur union, et tout ce petit monde vivait dans une harmonie désarmante de simplicité. L’ex-époux de Mary, fair-play, faisait toujours une halte de courtoisie quand ses pérégrinations nautiques l’amenaient dans les parages, il débarquait sans crier gare avec cadeaux, vin et victuailles, et mettait un point d’honneur à dormir sur son bateau amarré au bout du môle même lorsqu’en fin de soirée ou au petit matin sa titubation plaidait pour qu’il s’écroule dans une des nombreuses chambres de la maison.

La pelouse face à la mer était ponctuée de fleurs sauvages soigneusement épargnées lors des tontes successives, par sens de l’hospitalité et respect pour ces pèlerins échoués là au gré du vent. J’ai fait le tour du propriétaire en manifestant ma présence, sans rencontrer âme qui vive. Le bateau d’Henri ne mouillait pas dans la crique, et j’en ai déduit que la famille était peut-être en croisière. Trouver porte close fait partie des aléas d’une visite à l’improviste ; mais comme d’habitude la maison n’était pas fermée, il n’y avait plus de clefs depuis qu’Henri les avait un jour toutes rassemblées et soudées en une œuvre d’art intitulée «Ouverture d’esprit». Je suis entré dans le vestibule en appelant de nouveau mes amis, sans plus de réponse. J’éprouvais un sentiment désagréable, comme si l’absence et le silence présentaient maintenant une dimension anormale, mais cette perception n’était probablement due qu’à la déconvenue de me retrouver seul alors que j’espérais partager un moment en bonne compagnie. Le salon sentait le feu de bois et le tabac à pipe, la cuisine était propre et rangée, la maison respirait un calme tranquille, pourtant je ne pouvais me départir d’un certain malaise. S’ils m’avaient maintes fois assuré que j’étais toujours le bienvenu chez eux, j’avais l’impression ce soir d’outrepasser je ne sais quelle limite et de forcer l’intimité de mes hôtes. J’étais dubitatif sur la conduite à tenir, dormir ici malgré tout ou chercher une auberge dans les environs ; un monologue intérieur riche en contradictions m’amena à la conclusion qu’Henri me traiterait d’idiot pour avoir seulement hésité à ne pas profiter de leur maison, je décidai alors de coucher cette nuit sur le canapé du salon, et de repartir le lendemain vers une destination qui restait à définir.

J’observais le plafond moiré d’ombres projetées par les flammes de la cheminée, je songeais à celui de ma chambre et me disais que finalement où qu’on aille on trimballe toujours les mêmes valises et les mêmes questions; le mouvement procure l’illusion de faire quelque chose de notre temps ou d’exister un peu plus, mais c’est peut-être là l’une des motivations premières des grands voyageurs. Aujourd’hui ma motivation première était de m’ouvrir au monde, loin des apparences et des faux-semblants, tout en me concentrant sur un essentiel dont je ne cernais pas encore parfaitement les contours malgré de longues heures d’introspection. L’action est parfois préférable à de vaines réflexions qui nous confinent dans une position d’attente ou l’élaboration de postulats en fin de compte stériles ; plus les alternatives sont nombreuses moins on est susceptible de s’intéresser précisément à une seule d’entre elles, mais si faire un choix revient à refermer l'éventail des possibles, chaque pas en avant dévoile pourtant de nouveaux horizons qu'on était bien en peine d'imaginer. On ne sait pas ce qu’on ne sait pas. Je me suis servi un verre de Jameson et nous sommes sortis tous les deux nous asseoir au bout du môle, sous les étoiles de mer, face au grand large. L’un des secrets de la sérénité réside probablement dans l’aptitude à se sentir en harmonie avec la nature, et surtout avec nous-même. Comme je crois comprendre Henri. Tout ne s’explique pas, la réponse à la question se résume bien souvent à la question renvoyée en miroir par un maître spirituel, tel l’écho de notre voix dans une vallée perdue – en parlant de voix, regarder un film des Marx Brothers suscite immanquablement mon envie d’entendre celle de Harpo; la curiosité inassouvie génère un sentiment de frustration, à moins que ce ne soit la frustration qui engendre la curiosité… Assis au-dessus des vagues, sous la voûte étoilée, je ne me sentais ni frustré ni curieux, juste minuscule. Mes affres étaient dérisoires même si elles occupaient parfois l’essentiel de mes pensées, les dogmes religieux se dégonflaient comme autant de pitoyables baudruches, la monarchie de droit divin tombait le masque pour avouer n’être qu’une vieille escroquerie, la spéculation internationale s’apparentait à la construction de châteaux de sable, la lutte pour le pouvoir à de vulgaires querelles de libido, mais boire du coca en mangeant des soles meunières demeurait une évidente faute de goût. Ma recette préférée et la plus simple reste celle de Paul Bocuse, préchauffer le four à deux cent dix degrés, enduire les soles de beurre fondu, les saupoudrer de gros sel et de poivre, avant de les faire cuire une dizaine de minutes. La simplicité ne participe-t-elle pas elle aussi du long apprentissage de la sérénité ? Ce soir la confrontation avec l’infini et le whiskey m’amenait à envisager l’avenir sous la forme d’une interminable quête, d’un chemin de Compostelle aléatoire, d’une errance à la fois physique et spirituelle; j’avais le sentiment que le monde entier avait oublié que j’existais, ce qui n’est pas désagréable lorsqu’on se retrouve en cavale après avoir commis un acte criminel, mais l’est déjà plus quand on aspire à être aimé. Un poème d’Antonio Machado est remonté à la surface de ma mémoire, « Tout passe et tout demeure, mais notre affaire est de passer, de passer en traçant des chemins, des chemins sur la mer. Voyageur, le chemin, c'est la trace de tes pas, voyageur, il n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. Et quand tu regardes en arrière, tu vois le sentier que jamais tu ne dois à nouveau fouler. Voyageur, il n'y a pas de chemins, rien que des sillages sur la mer… » J’avais parlé aux étoiles, étonné d’entendre ma voix comme lorsque je m’adressais parfois à moi-même pendant ces longues journées de convalescence. C’est peut-être grâce à Vendredi que Robinson n’est pas devenu fou.

Je me suis réveillé en sursaut sans savoir où je me trouvais. Plusieurs bûches finissaient de se consumer dans la cheminée du salon, de vifs rayons de soleil s’immisçaient par les fenêtres aux volets ouverts, j’étais recroquevillé sur le canapé, enveloppé d’un plaid multicolore, et je me sentais courbatu de partout. J’ai préparé une théière de lapsang souchong, pris une douche, puis je suis sorti boire le thé en arpentant la terrasse. J’avais l’impression ce matin d’être le gardien des lieux, chargé de veiller sur la maison. Mon intention initiale était de repartir aujourd’hui, mais je ne voyais où aller ; je ne souhaitais pas rentrer chez moi, ni retrouver trop vite l’agitation de la ville, ni faire beaucoup de route. A bien y réfléchir je n’avais aucune obligation particulière, et rien ni personne ne s’opposait à ce que j’attende ici quelques jours l’éventuel retour de mes amis.

Je passai une partie de la matinée à pêcher avec l’une des cannes à lancer d’Henri, j’attrapai deux lieux jaunes que je fis cuire au four sur un lit d’herbes aromatiques du jardin, et que je mangeai accompagnés de riz complet. Attablé au soleil, une bouteille de muscadet à portée de main dans un seau à glace, je me demandais si je n’étais pas tout simplement heureux ; un bonheur de passage, mais un bonheur tout de même. Je sortis ma boîte d’aquarelles et traçai sur un bloc de papier plusieurs esquisses du paysage, trempant mon pinceau en poils de martre dans le muscadet plutôt que dans l’eau et réalisant ainsi mes premières vinarelles. Le bord de mer est une bénédiction tant il est facile même pour un modeste amateur de restituer une impression du paysage en quelques strates colorées - mon ami peintre van Soens m’avait jadis initié à l’art du croquis, mais plus encore aux extravagantes nuits bruxelloises. Aujourd’hui je retrouvais le plaisir de peindre, s’abandonner sans mot, sans contrainte, en silence, focaliser son attention sur la seule pointe du pinceau et abolir le cours du temps. J’avais oublié à quel point cela est apaisant ; la peinture est affaire de lumière, et j’avais plutôt vécu les derniers mois dans une semi-obscurité propice à maintenir des pans de ma vie dans l’ombre. Après cette récréation je m’allongeai sur l’herbe à l’abri d’un massif de laurier, et me laissai gagner par le sommeil en songeant aux émotions rurales du jeune Marcel Pagnol. Peut-être est-ce le vent du large, mon dos en contact avec la terre, les effluves du vin, ou bien encore la possibilité d’enfin aller là ou ailleurs ou nulle part, mais j’ai rêvé avec véhémence, je devais dompter de puissants et redoutables influx, je me sentais à la fois maîtriser une bestialité stupide et cornac d’une force tranquille, tout obstacle s’avérait in fine ridicule et je riais, surpris et dérouté devant tant de facilité, devant les mensonges démasqués, les fausses certitudes que l’on m’avait inculquées avec sérieux et application, rituel social plus sournois qu’il n’en a l’air où l’on perd son âme avant même de savoir qu’on en a une, au nom du père, du fils, et du saint esprit. J’ai aussi rêvé d’Anne-Lise, nous nous tenions par la main en marchant sur la plage et peu à peu je constatais que je tenais la main d’un nuage, je me suis moi-même transformé en nuage et nous nous sommes mélangés en un formidable cumulonimbus d’où jaillissaient des éclairs d’orgasmes, nous ne formions plus qu’une entité pourtant multiple, égrégore vaporeux nous n’étions plus qu’amour et plénitude, puis nous nous sommes mis à pleuvoir, avant d’inexorablement nous scinder en deux, chacun emportant une partie de l’autre, et des vents contraires nous ont éloignés jusqu’à ce que nous nous perdions de vue… J’éprouve toujours le même désagréable sentiment d’extrême vulnérabilité lorsque je me réveille en pleurant ; le temps pour ma conscience de reprendre force et vigueur, je me sens aussi désemparé que le jeune faon qui vient de naître entouré de prédateurs goguenards en attente de leur prochaine faim, ou l’ourson égaré loin de sa mère à la tombée de la nuit tandis qu’approchent les coyotes, ou le profane qui assiste pour la première fois à un match de base-ball et essaye d’en comprendre les règles. Le désarroi me ramène très souvent à l’enfance, et à une peur panique de l’abandon que je ne m’explique toujours pas de façon précise, mais qui a pour caractéristique d’impliquer dans mon rapport à l’autre une notion d’absolu parfois trop lourde à assumer pour chacun des protagonistes, raison pour laquelle d’ailleurs j’ai souvent privilégié la solitude à une vie sociale plus entretenue. Certains peuvent être tentés de taxer cette disposition de lâche, mais si j’avais tenu compte des multiples et contradictoires avis ou conseils prodigués à mon égard jusqu’aujourd’hui par des individus a priori bien intentionnés, ma vie serait sinon plus terne, en tout cas beaucoup moins cohérente dans son absurdité même. Finalement, avec le temps, le seul bon conseil que l’on puisse donner à l’autre est de ne pas prendre froid, et peut-être aussi de ne pas rentrer trop tard… Bouddha en personne suggérait de ne pas croire une chose parce qu'un sage le dit, parce que c'est d'usage, que c'est écrit, que c'est réputé d’essence divine ou parce qu'autrui y croit, mais de croire ce que l’on juge être vrai pour nous ; proposition qui contient sa propre critique et ouvre un vaste débat, car bien sûr l’on peut croire et se tromper. D’ailleurs il est probablement plus réconfortant d’affronter les vicissitudes de l’existence mû par une croyance erronée plutôt que par un véritable doute.

Emoustillé par mon accouplement atmosphérique avec Anne-Lise (si le contexte et les stimuli étaient oniriques, l’émotion, elle, me semblait bien réelle), j’entrepris de lui écrire une lettre dont je n’appréhendais pas tout à fait la destinée, mais qui transcrivait non sans un certain lyrisme une soudaine effervescence sensuelle ainsi qu’une vision progressiste des rapports humains et surtout amoureux dans une société décidemment bien trop traditionnelle et moraliste ; bref, paraphrasant Danton : de l’audace, encore de l’audace.

J‘avais rencontré Anne-Lise un an plus tôt dans une bibliothèque proche de chez moi, lors d’une soirée organisée par la Société de ‘Pataphysique à l’occasion de la sortie d’un Novum Organum dont le thème tournait autour du trou. Tout se qui se rapproche de l’inutile m’a toujours attiré, sauf lorsque l’inutile ne s’attache qu’à compliquer les rapports humains. Hormis l’évidence qu’un trou se caractérise essentiellement par ses bords, ce qui nous plonge déjà dans un océan de possibles (la ‘Pataphysique se définit d’ailleurs comme étant l’étude des sciences imaginaires, des sciences avec un grand «si»), il restera toujours beaucoup à dire sur la question, et tant que l’homme sera homme et le monde monde, le trou aura sa place, ne serait-ce que dans notre mémoire. L’ami qui m’avait invité à cette soirée - peut-être pour me sortir de mon trou ? - me présentait avec sollicitude à d’illustres sommités, des êtres soigneusement décalés qui démystifiaient le sérieux pesant des habituelles assemblées de savants ; ce soir-là on débattait d’idées loufoques d’un air docte, de théories sérieuses d’un ton badin, ou de rien du tout sans en être affecté. Un distillateur avait été invité en sa qualité de Normand, et près du buffet je remarquai une femme qui discutait avec lui des vertus comparées de différentes variétés de pommes dans l’élaboration du calvados. La dégustation simultanée de quelques bouteilles conférait un indéniable aspect pédagogique à la discussion, dans laquelle je m’immisçai bientôt.

Anne-Lise. Une grande femme aux cheveux bruns, pas si mince, vêtue de noir des pieds à la tête, un visage étrange, clair, mais changeant comme le ciel un jour de giboulées, et puis ce parfum, à la fois discret et taraudant, un mélange de cèdre du Liban et de lancier du Bengale, et puis ces habits conçus pour flotter au vent, étendards aux allures floues mais aux coupes précises. J’imaginais le vaisseau dont elle aurait pu être la figure de proue, déjà à peine l’avais-je entrevue j’envisageais ma vie avec elle, notre rencontre lumineuse, les allusions évidentes et conversations à demi-mot, nos mains se touchent, nous nous embrassons, j’aime le goût de ses lèvres, son rouge fruité, j’aime son humidité de plaisir qui font jouir mes doigts, nous dansons, nous rions, quelques cris ici ou là, et le calme, aussi, la paix, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre, l’un contre l’autre, et nous avançons, des rires et des déchirures, inéluctablement, jour après jour, nous nous éloignons, nous nous perdons, tous les deux nous nous roulons dans la fange, et nous rêvons d’une bonne douche… Mais à l’instant je ne savais rien du trou, aussi je me lançai à corps perdu dans une conversation en roue libre avec Anne-Lise, où le plus difficile pour moi était de paraître détaché de notre vie commune qui n’existait pas encore. Et qui promettait d’être féconde.

Comment reprendre un beau matin le chemin là où on l’a laissé, alors qu’entre temps nous avons tant et tant marché, tant et tant hésité sur la route à suivre, tant et tant envisagé ces jours futurs où nous ne manquerions pas d’être enfin celui là, l’homme ou la femme extraordinaire, l’être attendu, espéré, l’aboutissement d’un nous-même improbable, comme si l’amour suffisait à nous rendre moins lourd que l’air et à emmener l’autre dans une farandole joyeuse au-dessus des mers chaudes et des continents heureux, en chantonnant Prévert et en se réjouissant d’autant de fausse insouciance, en riant de ces enfantillages d’adultes pris en flagrant délit d’insurrection intellectuelle, de doute bienvenu, de doigts dans le pot de confiture, de refus de répéter ces mêmes choses essentielles sans comprendre, juste parce que c’est comme cela qu’il faudrait faire ? Comment reprendre le chemin, pris entre des rendez-vous inutiles, des désirs imposés, des obligations insensées ? Comment reprendre un beau matin le chemin là où on l’a laissé ?… J’ai aimé Anne-Lise, Anne-Lise m’a aimé, je crois, et puis un jour de tempête s’est levé sur les beaux matins calmes. Rien d’autre à faire alors que de beurrer des tartines qui se transforment en biscottes et explosent entre nos mains, petits-déjeuners de chapelure qui irrite la peau même dans les draps les plus fins, surtout dans les draps les plus fins… Il était temps, probablement, de prendre le large. Mais fallait-il feindre l’indifférence ? Aujourd’hui, je suis intimement persuadé du contraire. Mais il est plus facile d’avoir raison après plutôt qu’avant l’événement, et je soupçonne l’artiste de découvrir a posteriori ce qu’il voulait exprimer auparavant, de paraître d’autant plus pertinent qu’il développe tardivement et in fine une explication intarissable sur l’initiation ou l’inspiration de ses projets. L’imposture n’est pas si grave, si l’émotion est là. Mais l’émotion mérite-t-elle, ou légitime-t-elle, l’imposture ? La première réponse qui me vient à l’esprit, c’est que le sentiment de trahison est une envahissante émotion, et que l’émotion est indissociable de l’art. Mais lorsqu’il s’agit de trahison, pour peu que l’honneur s’en mêle, nous ne sommes pas loin d’un crime de sang… Je n’aime pas les effusions de sang, non seulement parce que les chemises blanches sont mon lot quotidien et que le rouge est salissant, non parce que j’ai de vrais problèmes avec l’eau de javel (mes vêtements sombres sont constellés de tâches décolorées, comme mes idées sont souvent la cible parcellaire de cartouches à plombs de la part de mes détracteurs…), mais parce que la vue d’hémoglobine me fait tourner de l’œil. J’ai pourtant conscience d’être rempli de cette humeur de vie qui porte aussi parfois la poisse, et si mon père m’entendait, ce qui n’est pas le cas puisqu’il est désormais sourd comme un pot de confiture, celui dans lequel les adultes aimeraient à tremper leurs doigts faussement innocents en souvenirs de désirs passés et de remontrances affectives aussi idiotes que stimulantes, il m’assènerait encore une phrase définitive, que j’écouterais avec attention et une certaine ironie, tout en me persuadant que j’aimerais bien connaître plus de détails de sa vie mais que décidément c’est peut-être trop tard. Lorsque je parlais de mon père avec Anne-Lise, elle me disait que plus jeune elle l’aurait certainement épousé, parce qu’il la rassurait. Anne-Lise fait partie de ces femmes qui épousent, mais qui n’aiment pas. Elle aurait voulu être rassurée. Mais la seule chose qui la rassurait, c’était le bruit de la mer baltique qu’elle entendait de sa chambre d’enfant, et les chansons de son grand-père, qui racontaient qu’elle était et serait toujours la plus belle. Non, je ne crois pas que mon père aurait pu la rassurer. D’ailleurs, en y réfléchissant bien, moi non plus, je ne pouvais pas la rassurer. Mais le plus important n’était-il pas, pour elle, de chercher à l’être encore ?