Doux Bye Bye

Ensuite, ensuite… Eh bien il a fallu qu'on s'habitue l'un à l'autre.
Au début, il y a eut des tâtonnements, des flottements, bien sûr.
Michel Tournier

J'ai serré la main de mon analyste et je suis sorti. La séance d'aujourd'hui me laissait perplexe, je n’étais pas parvenu à exprimer ce que je sentais pourtant à portée de parole, j'avais tourné autour du pot sans parvenir à lâcher ce que je voulais dire, comme si j'avais usé d'artifice pour ne pas m'avouer une chose que je savais déjà. Et puis j'avais trouvé mon analyste moins en forme que d'habitude, fatigué peut-être ; je l'entendais se moucher derrière moi, assis à son bureau, il avait peut-être pris froid, mais le fait qu'il se mouche aussi peu discrètement trahissait à mes yeux le désintérêt qu'il portait à ce que je racontais. Aussi je sortais de la séance en proie à une prégnante insatisfaction. Nous en reparlerions mardi.

J'ai traversé le parvis de la cathédrale, le regard attiré par ces hautes tours qui semblent flatter l'orgueil des dieux. Mon chemin rituel m'amenait à longer ensuite le palais de justice, puis un grand magasin dans lequel je suis entré acheter des gambas. J'avais envie de gambas grillées « a la plancha », avec de l'ail, des tomates et du persil. Il faisait chaud aujourd'hui, journée d'été de fausse insouciance, les filles étaient belles et court vêtues et je ne pouvais m'empêcher de les observer, attiré par les parfums de possible qu'elles laissaient dans leur sillage.
J'ai regagné mon appartement chargé de sacs où cohabitaient gambas, fromage de chèvre, mozzarella, basilic et une tablette de chocolat blanc aux noisettes. J'ai ouvert la boîte à lettres et consulté mon courrier, sans rien y trouver d'intéressant. J'espérais sans attendre une lettre qui n'arrivait pas ; je me suis d'ailleurs rendu compte qu’en fait je ne l'espérais plus.

J’ai déposé le sac de courses à la cuisine et j'ai glissé une bouteille de chablis dans le congélateur. Puis j’ai mis un disque de jazz que j'écoutais souvent depuis que j'avais décidé de faire le deuil d'une relation sadomasochiste avec une maîtresse qui m'avait offert ce disque, un trente-trois tours de Miles Davis, étrange mélopée à l'attention de noctambules insomniaques.

J'ai fait griller les gambas dans une poêle chauffée à blanc, et j'ai ouvert les fenêtres de la cuisine pour que s'échappe la fumée, en plaignant la voisine du dessus dont les persiennes en jalousie récupéraient les effluves nauséabondes. J'ai débouché la bouteille de chablis et m'en suis servi un grand verre, regrettant que le vin ne soit pas déjà frais. J'ai mangé assis en tailleur sur le canapé du salon, laissant mon esprit vagabonder vers des ailleurs moins urbains. J'ai fini la bouteille sans me forcer, et je me suis remis au travail, un article aussi peu intéressant que lucratif sur le bug informatique de l’an 2000. Quand mes yeux se sont fermés je n'ai pas cherché à lutter, au contraire je me suis vautré sur le canapé et je me suis abandonné au plaisir d’avoir le droit de ne rien faire. Lorsque le téléphone a sonné je rêvais que je volais par la simple force de la volonté, défiant la pesanteur et mon vertige. Le répondeur n'était pas branché, j'ai hésité à répondre car je ne suis pas très pertinent au sortir du sommeil, mais peut-être était-ce ma future ex-femme qui m'appelait de La Baule pour me donner des nouvelles des vacances avec les enfants.

- Oui ?, je fais d'un ton enthousiaste destiné à donner le change.

- Bonjour, me répond une voix féminine.

- Bonjour…

- Vous me reconnaissez ?

- C'est vous ?…

- Oui, c'est moi. Ça vous étonne ?

- Plutôt.

Son souvenir n'avait pas quitté mon esprit depuis que nous nous étions rencontrés trois jours auparavant, chez des amis communs qui organisaient une fête sous un prétexte quelconque. Cette jeune femme était là, de passage comme la lune devant le soleil un jour d'éclipse; elle devait repartir bientôt pour un pays lointain où les hasards de la vie l'avaient amenée, un pays lointain qui m’évoquait les contes des mille et une nuits et les caravanes d'épices. J'avais remarqué ses grands yeux marrons qu'elle posait avec calme autour d'elle; il émanait de sa silhouette, de ses mouvements, une douceur anachronique qui tranchait sur l'urgence de mise aujourd'hui. Je la regardais de loin, comme un chasseur se suffit de la beauté d'un animal sauvage sans éprouver le désir de le tuer. Au fil de la soirée je m'étais rapproché d'elle, nous nous étions retrouvés sur un banc au fond du jardin, éclairés par un photophore qui attirait papillons de nuits et insectes nocturnes, dont certains connaissaient là leurs derniers instants. Nous avions discuté de la curiosité, du besoin d'être surpris, des sentiments contradictoires qu'inspire la rencontre d'un animal sauvage (je revenais d'un voyage en Afrique, où j'avais été confronté à des lions sournois. Kant prétend que la nature ne peut-être sublime que si elle inspire la peur, mais il n’a jamais dû se retrouver face à un fauve en pleine brousse). La jeune femme m'avait écouté sans beaucoup parler, amusée peut-être des détours qu'empruntaient mon discours. J'ai d'ailleurs pensé que je l'ennuyais avec mes méandres métaphoriques, mais lorsque je lui avais proposé de rentrer rejoindre les autres, elle m'avait prié de lui tenir encore un peu compagnie; alors j'étais resté auprès d'elle, goûtant le silence qui ne pesait pas, pour une fois. Je fredonnais cette chanson de Jean Sablon, « Est-ce par hasard, si cette nuit, dans le noir, une étoile m'a guidé vers vous ? » La soirée s'était terminée tard, avant que l'inconnue n'aille se coucher je l'avais serrée spontanément dans mes bras en lui disant à l'oreille que je n'avais pas envie de la quitter ce soir mais que je me faisais d'avance une raison, elle s'était esquivée avec un sourire qui signifiait que rien n'était possible entre nous. Il ne sert à rien de retenir contre leur gré les gens qu'on aime, tout comme ceux que l'on n'aime pas… J'étais rentré chez moi en rêvassant, et j'avais écouté le requiem de Fauré pour m'endormir. Depuis, l'image de cette secrète inconnue se diffusait dans mon esprit comme un léger parfum d'encens; entendre soudain sa voix au téléphone réveillait un désir trouble

- Je ne vous dérange pas ?, me demande-t-elle..

- Pas du tout. Je suis content que vous m'appeliez.

- J'avais envie de vous dire au revoir.

- Vous partez déjà ?

- Oui. Enfin je prends tout à l'heure un train pour Paris, et je descends demain en Italie, rendre visite à des amis.

- Vous avez quelque chose de prévu ce soir ?

- Non.

- On pourrait dîner ensemble ?

- Et bien je ne sais pas… enfin… oui, si vous voulez. Mais vous n'êtes pas à Paris ?

- Non, je n'y suis pas, mais je peux y être. Votre train arrive à quelle heure à Paris ?

- Il faut que je regarde.

Elle s'est tue le temps de chercher dans son sac l'indicateur des chemins de fer.

- A vingt heures dix, gare du Nord.

- Très bien. Je vous attendrai au bout du quai.

- Bon. A tout à l'heure alors ?

- A tout à l'heure.

J'ai raccroché, le cœur vaillant. Moi d'habitude si timide, si prudent, je n'avais pas hésité longtemps. Je n'avais même pas hésité du tout.

Je suis allé à la salle de bain me regarder dans le miroir, je me suis dit que j'aurais aimé être beau, mais qu'à défaut j'avais peut-être du charme, enfin je n'en suis pas sûr, même si les femmes m'accordent un peu de leur temps, de leur cœur et de leur corps. Je me suis regardé dans le miroir, j'ai observé mes yeux, bleus ou verts selon la couleur du ciel, comme la mer du Nord, et j'ai pensé à ses yeux à elle, de doux yeux impertinents grands ouverts sur le monde, sur la poésie d'un aujourd'hui en mal de devenir, d'un aujourd'hui qui se cherche dans les limbes du passé, un aujourd'hui qui ne serait pas quotidien mais sans cesse révélé, différent, renouvelé. Lacan disait que la nouveauté naît de la répétition. Mon analyste est un lacanien pur sucre avec lequel j'ai souvent d'intéressantes discussions de sémantique, qui nous amènent parfois à dépasser la durée de la séance lorsque je suis son dernier patient. Nous évoquons alors les mots, leurs associations aventureuses, la quête du sens, et je ressors toujours de ces conversations avec l'impression d'avoir appris beaucoup de choses que je savais déjà.

J'ai pris une douche pour émerger de la torpeur où m'avait plongé le chablis, chantonnant une vieille chanson de Cat Stevens, « It's not time, to make a change, just relax, take it easy… You still be here tomorrow, but your dreams may not. » Je me suis parfumé d'Habit Rouge, de Guerlain, j'ai passé des vêtements dans lesquels je ne me sens pas trop à l'étroit, lin et coton, mes étoffes préférées, et j'ai essayé de dompter une chevelure indomptable. J'ai pris mon passeport et ma carte de crédit, j'ai claqué la porte de l'appartement, descendu l'escalier d'un pas leste, j'ai surgi dans la fournaise de la rue en plissant les yeux à cause du soleil, j'ai obliqué à droite vers ma voiture, et je me suis demandé si la vie était belle parce que j'étais heureux, si j'étais heureux parce que la vie était belle, si j'avais de la chance, ou si ce qui m'arrivait n'était pas le résultat de ma profonde envie de vivre l’instant, tout simplement.             

Sur plus de cent cinquante kilomètres l'autoroute traversait des paysages de champs à perte de vue, long ruban qui s'étire de vallon en vallon jusqu'à cette tour Eiffel phallique sur laquelle les nuages viennent se piquer comme des feuilles mortes sous le râteau d'un jardinier. J'ai toujours eu besoin d'un but pour aller plus loin, aujourd'hui mon but était particulièrement agréable. Bien sûr nous nous connaissions à peine, elle habitait au bout du monde, nous nous étions croisés sur un banc chez des amis, mais enfin pourquoi ne pas prolonger le plaisir de notre rencontre une soirée de plus ? N'avait-elle pas dit « pourquoi pas ? », elle aussi ?

Il n'y avait pas grande circulation en ce 13 août, et je roulais vite, comme d'habitude, il y a des rendez-vous à ne pas rater, j'avais envie d'être à l'heure à la gare, un symbole, bien sûr, mais c’est très important, la symbolique des choses. L'arrivée dans Paris a été des plus fluides, j'ai longé les quais de Seine jusqu'au Châtelet, remonté le boulevard Sébastopol, tourné au bout à gauche vers la gare du Nord, et j'ai trouvé une place devant la brasserie du Terminus. Inconsciemment je devais me poser la question du bien-fondé de ma présence ici, mais il s'avère parfois inutile de trop réfléchir, je rejoignais une jeune femme charmante avec qui j'allais passer la soirée, nous prendrions le temps de vivre, je la raccompagnerais ensuite quelque part, et je rentrerais chez moi, à moins que je n'aille dormir chez mon ami Ernest et que je ne reparte demain.

Je l'ai aperçue sur le quai numéro dix-neuf, devant une cabine téléphonique d'où elle appelait quelqu'un. Je me suis approché d'elle, lorsqu'elle a raccroché elle s'est retournée et a sursauté en me voyant.

- Oh, vous m'avez fait peur !, me dit-elle.

- Désolé.

J'ai pris sa valise et nous avons gagné la sortie. Nous ne nous étions pas fait la bise.

- C'est gentil d'être venu me chercher.

- J'aime qu'on vienne me chercher à la gare, alors quand je peux le faire pour quelqu'un…

J'ai trouvé ma répartie plutôt idiote. Nous avons marché sans plus parler jusqu'à la voiture.

- Où m'emmenez-vous ?, me demande-t-elle tandis que je rangeais son sac dans le coffre.

Je n’en avais aucune idée. Depuis que j'avais déménagé de la capitale je n’étais plus très au fait de l'actualité ni des lieux à la mode; de toute façon nous n'avions pas besoin d'un  lieu à la mode, plutôt d'un écrin propice à une rencontre plus intime.

- Je ne sais pas. J'ai un ami qui tient un bar du côté de la Bastille, mais il y a toujours beaucoup de monde…

- Ça ne me dérange pas.

- Alors allons-y. Et si ça ne vous plaît pas, nous irons ailleurs.

Le café était plus calme que de coutume, en cette saison les Parisiens étaient partis prendre l'air ailleurs. J'ai demandé au serveur si le patron était là, mais lui aussi était parti prendre l'air ailleurs, sur une île du Pacifique. Nous nous sommes installés à une table un peu à l'écart où soufflait une brise bienvenue.

- On pourrait peut-être se tutoyer ?, je propose.

- Pourquoi pas.

- Bon… Qu'est-ce que tu veux boire ?

- Je ne sais pas.

- Du vin ?

- Non, pas d'alcool. Pas pour l'instant.

- De l'eau ?

- Oui.

- Avec des bulles ?

- Oui.

- Des petites ou des grosses ?

- Des grosses.

J'ai commandé un pichet de sancerre et une bouteille de Perrier.

- Je ne pensais pas te revoir, dis-je en versant l'eau pétillante dans son verre.

- Moi non plus.

- Mais je suis content de te revoir.

- Moi aussi.            

Ces banals échanges camouflaient mal le subtil plaisir d'être ensemble. Mes appréhensions de tout à l'heure se sont évaporées avec la première gorgée de vin.

- Tu es une fille étrange, dis-je.

- Pourquoi étrange ?

- Je ne sais pas. Enfin si, je dois le savoir…

En fait je ne souhaitais pas me dévoiler trop vite. Je connais ma propension à m'aventurer dans des interprétations dont je ne vois pas le bout, et qui pourtant ont un bout qui n'est pas si loin.

- Il y a quelque chose qui m'étonne, dit-elle. Tu es marié, tu as deux enfants, tu m'en parles, et tu me serres dans tes bras en me disant que tu veux passer la nuit avec moi.

- Je ne vois pas ce qu'il y a d’étonnant ?

- Moi je le vois.

- Alors tu peux peut-être m'expliquer…

- T'expliquer quoi ?

- Ce qu'il y a d’étonnant, justement.

- Tu es incroyable, dit-elle en faisant un sourire incrédule.

- Non, je ne suis pas incroyable. Je ne vois pas où est le problème, mais il doit y en avoir un, puisque tu le penses.

- Je ne peux pas coucher avec un homme marié.

- C'est tout à ton honneur. En ce qui me concerne, je n'aime pas vivre de regrets; l'autre jour je t'ai parlé de mon désir, après j'avais l'esprit plus tranquille, voilà.

- Ah bon ?

- Enfin façon de parler…

Elle a souri de nouveau. J'étais subjugué, mais n'en laissai rien paraître.

J’ai proposé de dîner dans un petit restaurant du Châtelet où je retourne régulièrement depuis ma jeunesse estudiantine. Mais nous avons trouvé porte close, une ardoise indiquait que la maison ouvrirait de nouveau au mois de septembre. Nous nous sommes repliés à la terrasse d'un café voisin où je prends parfois un brunch lorsque je traîne à Paris le dimanche. Des guirlandes d'ampoules multicolores donnaient à l'endroit un air de fête foraine désuète, un vent agréable faisait s'agiter les branches des platanes qui bordent la rue piétonne, les clients profitaient de la fraîcheur du soir pour s'abandonner à des réflexions plus ou moins bruyantes, il régnait là une ambiance de fausse insouciance branchée typiquement parisienne. J'ai commandé une bouteille de quincy, dont elle a accepté un verre, et nous avons grignoté une assiette de saumon fumé et quelques dès de cantal, lentement, comme si nous avions tout le temps, ou pour rester ensemble plus longtemps, peut-être.

D'une banquette d'osier face à la rue nous pouvions observer la faune environnante. La terrasse se vidait peu à peu, certains couples se séparaient au sortir du restaurant, l'un partait à droite, l'autre à gauche, et il en serait de même tout à l'heure pour elle et moi. Nous avons continué à discuter de tout, enfin presque, des rencontres fortuites, du pouvoir du regard de l'autre, du plaisir de se sentir compris parfois, de ce qu'il nous reste à apprendre que l'on croit avoir déjà appris. Nous avons terminé la bouteille de quincy, j'ai payé l'addition et suggéré d'aller flâner sur les bords de la Seine pour profiter de la douceur de l’air.

Il était tard, mais je ne voulais pas savoir quelle heure qu'il était. Nous marchions l'un à côté de l'autre, sans nous toucher. Lorsqu'elle a eu un frisson j'ai passé une main dans son dos pour la réchauffer, puis j'ai repris ma marche solitaire à côté d'elle. Je savais que deux personnes ne sont jamais au même endroit pour les mêmes raisons; je me demandais si elle avait envie d'être là, ou si elle était là parce qu'elle ne savait pas où être ailleurs. J'ai pensé à mes hésitations d'adolescent, quand je raccompagnais une fille chez elle et m'imaginais comment j'allais lui dire au revoir, peut-être l'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras, ou assumer une nouvelle déconvenue.

Nous avons longé la Seine du haut des quais de la Mégisserie, avant de nous engager sur le Pont-Neuf. Une brise plus soutenue soufflait sur le fleuve, comme si le vent trouvait là un couloir naturel pour rejoindre lui aussi la mer. Elle marchait proche de moi, proche à me toucher, mais sans me toucher. Nous sommes passés devant la statue équestre d'Henri IV, et nous avons rejoint l'embarcadère des bateaux-mouches, à la pointe de l'île de la Cité. De jeunes Espagnols étaient assis là sous un saule pleureur, l'un d'eux jouait de la guitare, les autres reprenaient les chansons en fredonnant lorsqu'ils en avaient oublié les paroles.

Nous nous sommes assis au bord de l'eau et des clapotis, moment privilégié, loin des bruits de la ville. Je ne savais pas quoi dire, alors je ne disais rien. Elle aussi était silencieuse. Quand j'ai posé une main sur son épaule, elle s'est retournée vers moi. Elle m'a souri, puis m'a embrassé pendant plus d’un an.