Chercher l'étoile

Telle est ma quête
Suivre l'étoile
Peu m'importent mes chances
Peu m'importe le temps
Ou ma désespérance
Jacques Brel

Un ami parisien parti en voyage m'avait proposé d'habiter chez lui en son absence; la concierge était informée et me confierait un double des clefs de l'appartement, pour peu que j'arrive à la dénicher car elle était plus souvent au bar du coin que dans l'immeuble. Une femme boulotte à l'haleine chargée de vin me remit le trousseau en me dévisageant d'un air soupçonneux, puis elle marmonna des paroles incompréhensibles et referma la porte de sa loge.

L'appartement, spacieux et presque vide, m'évoquait le décor du Dernier tango à Paris, de Bertolucci. Un lit à baldaquin trônait au milieu d'une grande pièce, je décidai de dormir là durant mon séjour.

Le soir je dînai à Neuilly chez un ancien camarade de promotion qui avait entamé une prometteuse carrière dans l'industrie pharmaceutique. Sa femme, charmante, avait mitonné une blanquette de veau dont je repris plusieurs assiettes en songeant que je devais donner l'image de quelqu'un qui ne mange pas toujours à sa faim. La blanquette était excellente, le vin aussi, un Châteauneuf-du-Pape dont nous descendîmes trois bouteilles en évoquant des souvenirs de potaches, nous cherchions des noms que nous avions sur le bout de la langue en disant « tu te rappelles, tu te rappelles… ». Sa femme passa la fin de la soirée à faire la vaisselle tandis que nous fumions le cigare au salon. Je repartis la tête truffée d'anecdotes retrouvées.

Les mains dans les poches j'arpentai les rues de Neuilly, il n'y avait pas une étoile ni aucune lueur dans le ciel, rien, une nuit noire comme on en voit parfois en se mettant à sa fenêtre un soir d'insomnie. Je finis par héler un taxi, dont le chauffeur, un Hindou, n'eut pas de mal à me convaincre que la vie est plus magique que ne veulent bien le croire les occidentaux avec leur fichu esprit cartésien. Nous discutâmes un moment tandis que j'étais déjà arrivé à destination, puis je regagnai l'appartement.

Voir des gens se complaire dans la béatitude matérielle, comme le camarade de promotion chez qui j'avais dîné ce soir, était toujours déconcertant pour un funambule dans mon genre. Difficile de me résoudre à croire que son autosatisfaction affichée ne cachait pas une résignation, l'échine pliée, le regard sur ses chaussures de peur de se brûler les yeux au soleil d'une insupportable vérité. Son salon où nous avions fumé le cigare m'évoquait une paire de pantoufles, bibelots et livres étaient disposés sur les étagères tels des militaires à la parade, dans des parfums d'encaustique. Moi je ne voulais pas voir ma vie se figer à la manière d'un bouillon qui refroidit. Bon, je n'étais peut-être qu'un ramassis de paradoxes, de doutes, un sceptique qui voulait croire que la sérénité passe par le dénuement et la spiritualité, je m'étais trompé de siècle, d'endroit aussi, j'aurais dû me promener crâne rasé et toge au vent dans les couloirs d'un reculé monastère tibétain, ruminant sous toutes ses coutures les formules énigmatiques d'un maître désincarné.

Je me versai un verre du meursault mis au frais à mon intention, j'allumai la télévision, et tombai sur un film érotique où une fille se faisait lécher par un type dont la langue me semblait scandaleusement longue. Je réprimai une érection machinale et j'éteignis la télé en me disant que je préférerais me masturber en évoquant une amie chère. Finalement je jetai un sort à la bouteille de meursault, en me demandant si l'on peut dissocier le plaisir du vin de l'ivresse qu'il provoque. Avant de m’endormir je lus quelques pages du Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre : « Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens consolé par force; une puissance secrète m'entraîne; elle me dit que j'ai besoin de l'air du ciel, que la solitude ressemble à la mort. - Me voilà paré; ma porte s'ouvre… »

On frappa à la porte de l'appartement très tôt le lendemain matin. Les visites impromptues me mettent d’ordinaire mal à l'aise, réaction épidermique dont je situe l'origine le jour où des gendarmes sont venus m'appréhender chez moi par surprise. Une relation employée à un poste stratégique avait soi-disant subtilisé mon dossier d'appelé au contingent, je n'existais donc plus pour l'administration militaire, jusqu'à ce qu'un fonctionnaire opiniâtre mette la main sur le double de ce dossier dans un autre service et déclenche une procédure expéditive. Deux pandores m'avaient amené manu militari jusqu'à un centre d'incorporation, où l'on m'avait affecté au poste de brancardier dans un régiment de commandos. J'y avais été traité avec le mépris dû à mon statut de déserteur.

Je passai une robe de chambre et j’allai ouvrir la porte d'entrée. Sur le palier une jeune femme me dévisagea en silence, décontenancée, avant de descendre les escaliers quatre à quatre.

Le brouillard était tombé en début d'après-midi, la boule parfaite du soleil veillait derrière un rideau blanchâtre, suggérant une prochaine apocalypse. En sortant de l'immeuble j'avais hésité à aller à droite ou à gauche, finalement j’avais pris à gauche parce que de ce côté-là la rue descendait. La foule pressée m’évoquait l’histoire de ce fou enfermé dans un asile, qui trouve une échelle et l'adosse au mur d'enceinte. Il grimpe pour regarder à l'extérieur, aperçoit un quidam et lui demande : vous êtes beaucoup là-dedans ?

Je m'arrêtai boire un verre chez un bougnat ; au-dessus de son comptoir un écriteau accroché de travers affirmait que le crédit est mort parce que le client l'a tué. Je vidai plusieurs verres de Cheverny en mangeant des œufs à la croque-au-sel, à l'écoute des histoires des autres. C'était l'heure de rentrer à la maison après sa journée de travail, l’heure du répit et d'une petite tape sur les fesses de madame. J'étais seul, pas de fesses à caresser à part les miennes et celles de trois individus en bleus de chauffe qui l'auraient certainement mal pris, pas de chez moi, et pas de travail pour l'instant… On pourrait encore inventer beaucoup de choses, mais jamais de mutuelle pour garantir le bonheur. Ou alors n'y souscriront que de pauvres imbéciles qui se seront fait avoir une fois de plus. Le bonheur est mort, le client l'a tué.

Je revins à l'appartement en contemplant les façades des immeubles, il faut se promener le nez en l'air pour découvrir une ville. Dans le jardin du Luxembourg des collégiens se chamaillaient à coups de marrons; ils prirent pour cible un chien qui fouillait un tas de feuilles mortes, soudain un projectile percuta mon chapeau et une nuée de rires s'éparpillèrent à travers le parc.

Depuis quelques temps mon quotidien se résumait à une suite de voyages furtifs, d'amours furtives et de questions pas furtives du tout. Peut-être le mouvement me permettait-il d'oublier une certaine vacuité, de fuir la résignation, peut-être éprouvais-je par curiosité le besoin d'embrasser le monde et d'aller voir ailleurs si j'y étais mieux. Une seule vie pour tout faire et ne rien faire. Il me fallait probablement me lancer aujourd'hui à corps perdu dans une autre histoire, dans une autre voie, vers une autre fin. J'avais en moi une impossibilité d'obéir, comme disait Châteaubriant dans ses Mémoires d’outre-tombe, et surtout une impossibilité de mettre des frontières à mes utopies. A l'instar du loup de la fable de La Fontaine je préférais mourir de faim que d'être repu avec un collier qui m'empêcherait de courir partout. Mais si j'avais du mal à refermer l'éventail des possibles en faisant un choix, je prenais en revanche des décisions tranchées lorsque je sentais ma liberté menacée, et il m'arrivait alors d'aller contre les évidences et de faire le contraire de ce à quoi on pouvait s'attendre, stratégie aux conséquences parfois inédites. Ma dernière prise de position en ce sens concernait une agence de communication pour laquelle je travaillais régulièrement et dont la directrice entretenait avec moi des rapports ambigus, qui savait user du registre affectif pour me faire avaler des conditions de travail impossibles. J'avais jusque-là supporté ses humeurs cyclothymiques, sa prétention et sa mesquinerie, aussi quand j'avais décliné sa dernière proposition de contrat elle m'avait fait un discours sur le sens de l'honneur et de la fidélité, avant de me raccrocher au nez - ma collaboration lui semblait pour l’éternité évidente et acquise. Je ne voulais plus faire de compromis, même si cela signifiait la perte de rentrées d'argent conséquentes. Quelques personnes me blâmaient à ce sujet, mais il faut se méfier des conseils que donnent ceux qui ne comprennent rien d'une vie qui les effraie un peu. A bien y réfléchir l’existence m'avait quand même réservé de belles surprises, j'avais fait le tour du monde, rencontré des tas de gens formidables, bu des grands vins en compagnie de fous sympathiques, baisé des inconnues dans des maisons baroques, fumé les havanes de Fidel, nagé dans des mers chaudes et limpides, porté des habits de soie sans me soucier de les tâcher, et dormi, dormi en oubliant la folie besogneuse du monde…

Une de mes anciennes camarades de chevet avait réalisé un bel héritage et passait désormais son temps à ne pas faire grand-chose. A l’époque où nous étions amants je couchais souvent chez elle lorsque son mari était absent, et je me rappelle avoir un jour écrit à l'aide d'un bâton de rouge à lèvres un mot sans équivoque sur le miroir de sa salle de bain, initiative stupide qui avait déclenché un vent de pani-que, son mari étant rentré avant elle à la maison ce soir-là. Un doute avait plané dès lors sur nos épaules de traîtres, quant à savoir s'il avait oui ou non lu mon message et s'il ne jouait pas une mauvaise comédie visant à nous surprendre en flagrant délit. La chute avait été plus banale, il avait découvert ma correspondance dissimulée sous de la lingerie dans le tiroir d'une commode - piètre cachette, en vérité -, il avait prié sa femme de me téléphoner afin que je vienne les chercher, elle et ses bagages, mais je n'étais pas chez moi à ce moment-là. Ils avaient divorcé depuis.

Je me regardai dans le miroir du hall de l'immeuble cossu où elle habitait, me trouvai une mine presque reposée, et montai les escaliers en m'en remettant à mon sens de l'improvisation. Je sonnai, le parquet craqua dans l'appartement, la serrure joua, la porte s'ouvrit :
         - Toujours là quand on ne t'attend pas…, me dit-elle.

Je lui offris une vieille édition de contes de Maupassant trouvée en chemin chez un bouquiniste, elle m'embrassa sur la joue et m'invita à la suivre jusqu'au salon, où se tenait un homme en costume strict, qui se leva de son fauteuil pour me saluer. Je sus tout de suite que nous n'étions pas amis. Une bouteille de champagne était ouverte, l'homme me servit une coupe, nous trinquâmes tous les trois, et nous bûmes en silence. Son verre terminé l'homme se leva, dit « bon, je dois y aller » , elle le raccompagna jusqu'à la porte d'entrée, où je les entendis discuter sans comprendre de quoi ils parlaient.
        - Pas très expansif, ton ami, dis-je quand elle revint au salon.
        - Ça dépend.
        - Je lui ai fait peur ?
        - Peut-être. Tu veux du champagne ?
        - Est-ce bien la peine de me poser la question ?
        - Non.
        - Je suis content de te voir.
        - Moi aussi.
        - Je suis souvent content de te voir.
        - Moi aussi.
        - On devrait se voir plus souvent, alors.
        - Peut-être que non, justement.
        - C'est qui ce brave homme ?
        - Un ami.
        - Mais encore ?…
        - Qu'est-ce que tu peux être curieux alors !
        - Tu couches avec lui ?
        - Non, mais j'aurais pu.
        - Ça l'aurait peut-être détendu.
        - Ne sois pas méchant.
        - Je ne suis pas méchant, je constate.
        - Il est très sympathique.
        - Il n'en a pas l'air, pourtant.
        - Et toi, de quoi tu as l'air ?
        - J'en sais rien. D'un type inquiet qui aimerait bien qu'on l'aime.
    Un silence.
        - Qu'est-ce que tu deviens ?, continua-t-elle.
        - Je suis en pleine gestation…
        - Et l'accouchement ?
        - Je t'enverrai un faire-part.
        - Tu n'as pas changé.

- Oh si, j'ai changé. Tiens, ce grain de beauté, sur ma joue ? Et bien je ne l'avais pas le mois dernier.
        - Tu es heureux ?

- Tu as de ces questions… Là, oui, maintenant, je suis heureux. Après t’avoir revue je serai peut-être malheureux, je n'en sais rien. Et toi, qu'est-ce que tu fais de ta vie, à part devenir une belle égérie ?
        - Je me regarde vieillir dans les miroirs au-dessus des cheminées.
        - Les rides t'iront très bien.
        - Je n'en suis pas sûre. Si on parlait d'autre chose, tu veux ?
        - Tu es amoureuse en ce moment ?
        - Non.
        - Il y a une petite place dans ton cœur, alors ?
        - Ça dépend pour qui.
        - Pour moi.           
        - Toi tu es ailleurs.

- C'est bien le problème. Je suis toujours ailleurs. J'en ai marre d'être ailleurs. C'est comme un type qui ne trouve pas de boulot parce qu'il a trop de diplômes.
        - Arrête de te plaindre. Tu vois bien que tu n'as pas changé.
        - Si j'ai changé.
        - Ne fais pas ta mauvaise tête…

- Au début tu rêves, tu te dis que la vie sera comme ci ou comme ça, et puis les jours s'enfuient, la réalité se glisse dans les rêves comme des mauvaises herbes entre les vieilles pierres, tout est toujours à recommencer, parce que les poètes sont partis je ne sais où et qu'on a plus beaucoup de nouvelles d'eux.
        - Tu me fais le coup du mec qui a perdu ses illusions ?

Mon amie m'invita à dîner dans un restaurant du Marais, dont le patron figurait au nombre de ses anciens amants. Elle m’apprit qu’après leur liaison il s'était consacré exclusivement aux garçons, et lorsque je lui demandai si elle se sentait responsable de ce revirement, elle éclata de rire.

- Quand j'étais mariée, je ne pensais pas pouvoir intéresser les autres, me dit-elle.

- Allons allons… Tu m’as oublié ?

- Non, je ne t’ai pas oublié… Mais depuis quelques temps je suis entourée de beaucoup de gens qui font attention à moi, qui m'invitent, qui me donnent leur numéro de téléphone, qui me demandent de les rappeler.

- Tu les rappelles ?

- Certains, oui.

- Certains hommes ?

- Oui.

- Quel âge ? Pas trop vieux, quand même ?

- Non.

- Et alors ?

- Et alors quoi ?

- Comment ça se passe ?

- Ça dépend. Par exemple il y a un professeur de médecine assez brillant, qui me vouvoie, d'ailleurs…

- Tu le vouvoies, toi ?

- Oui.

- Je vois le genre.

- Tu ne vois rien du tout.

- « Ma chère, me permettez-vous de vous sodomiser ? Mais je vous en prie… »

- Ce n’est pas drôle.

Elle commanda un double café serré. Si une possible conquête ne prenait pas de café à la fin d'un dîner en ma compagnie, cela pouvait signifier « je n'ai pas envie de continuer la nuit, désolée, je suis fatiguée, je rentre seule » ; mais le cas contraire me semblait plein de promesses. Le thé m’apparaissait plus ambigu, et je n'avais pas encore établi de statistiques significatives à ce propos.

En sortant du restaurant je raccompagnai mon amie à pied chez elle. Selon la formule idoine elle me proposa de monter prendre un dernier verre, alors nous nous retrouvâmes dans le canapé du salon, un disque de Bill Evans sur l'électrophone, quelques bougies autour de nous, à siroter une mirabelle glacée. Quand elle se pencha vers moi pour m'embrasser sur la bouche, je répondis à son baiser. Après tout j'étais libre, enfin c'est ce que je voulais croire… Je posai bientôt mon verre d'eau-de-vie par terre, m'agenouillai devant elle, retroussai sa jupe et plongeai mon visage entre ses cuisses. Son odeur parlait à mes instincts sauvages, j’ôtai sa culotte et lapai son intimité, doucement, tel un chaton une soucoupe de lait, je laissai mon souffle caresser sa chair luisante, puis la fouillai de nouveau d'une langue inquisitrice, je la mouillais d'une abondante salive qui se mêlait à son humidité de plaisir, mon visage se couvrait de ce jus savoureux dans lequel je me vautrais avec gourmandise, mes mains étaient posées sur son ventre, ma langue, tantôt douce, tantôt précise et insistante, veillait à la mener vers des territoires lointains, et lorsque je sentis qu'il n'était plus possible de l'empêcher de jouir je la mangeai à pleine bouche comme j'aurais dévoré une pastèque un jour d'été accablé de soleil ; son corps s'arc-bouta, ses cuisses se refermèrent sur mon visage, et au bord de l'asphyxie je continuai de lui apposer un baiser interminable. Enfin j'émergeai de ses cuisses, dégrafai mon pantalon, libérai une verge qui réclamait son dû, je retournai ma victime consentante, l'invitai à s'agenouiller et la pénétrai avec délice. Je l'entendais souffler, le visage enfoui dans les coussins, chacun de ses râles me gonflait de plaisir, je me mordais les lèvres pour ne pas être foudroyé de suite, je restais en elle, immobile, puis je reprenais ma quête avec obstination, enfin lorsque je compris que je ne pourrais plus endiguer la déferlante j'acceptai ma défaite et me laissai submerger par un raz-de-marée, je jouis comme un lion, lui plantai mes griffes dans le dos en rugissant, et restai en elle jusqu'à ce que la force m'abandonne et que je m'écroule sur le flanc, exténué.

- J'ai l'impression de faire l'amour pour oublier la mort…, soupirai-je. C'est comme quand je bois. Et quand je vis c'est comme quand je fais l'amour ou quand je bois…

- A part ça ça va ?

Je me souviens de l'épreuve de philosophie du baccalauréat, abordée au lendemain d'une nuit d'amour sans sommeil, comme celle-ci : « Que la nature soit explicable, est-ce explicable ? ». J'en avais déduit que Dieu n'existait pas, et m'en étais tiré avec une des meilleures notes de l'académie.

Je rentrais d'un pas tranquille. Paris sous un ciel d'automne peut paraître presque reposant. Dans le jardin des Tuileries les chaises sont vides, seuls quelques téméraires regardent les mouettes piailler au milieu des bassins, l'eau calme reflète les nuages noirs qui traversent le ciel à une allure de vieillard, les gens passent, emmitouflés dans leurs manteaux parfumés d'antimites, le soleil bas irise les contours des monuments, les arbres perdent leurs feuilles, la circulation est discrète, il fait frais, le vent est vif, on pourrait se croire en Bretagne, l'odeur d'iode en moins. Je me revois assis face à l'océan, surplombant une galerie de rochers qui semblent avoir été déposés là par un géant, c'est une période de grandes marées, la mer s'est retirée loin, découvrant une interminable plage de galets qui ne voient le jour que quelques fois par an. Le soleil réchauffe la terre offerte aux tempêtes, le vent fait voler ma chevelure, j'ai renoncé à vouloir la dompter, et sans ces promeneurs qui déambulent là-bas sur le chemin côtier je pourrais me croire seul survivant d'une catastrophe planétaire.

Il était midi et demie, et j'avais faim. Je poussai la porte à tambour d'une grande brasserie parisienne, un serveur engoncé dans son tablier me servit un edelzwicker au comptoir pour me faire patienter, puis un maître d'hôtel me mena à une table stratégique, où j'entamai un repas qui serait d'autant plus agréable que je n'avais rien d’autre à faire aujourd'hui.

Assis face à la salle, j'observais les allées et venues dans le restaurant. A côté de moi une dizaine de sourds épicuriens tenaient assemblée, banquet silencieux autour duquel tous semblaient pourtant assez loquaces. Au lieu de parler haut et d'asséner des pensées insipides, beaucoup gagneraient à être aussi discret que ces voisins, et peut-être moi le premier… Je demandai à un serveur de leur offrir du vin de ma part ; ils semblèrent touchés de ce geste, l'un d'eux se leva avec deux verres à la main, m'en tendit un, et nous trinquâmes au nom de tous. Plus tard, en même temps que l'incontournable tarte tatin chaude et son pot de crème fraîche, le serveur déposa sur ma table un cognac et un havane dodu, que je n'avais pas commandés. Je croisai le regard complice de l'homme avec qui j'avais trinqué, levai mon verre en sa direction, et bus une gorgée d'alcool en hochant la tête de satisfaction. Je fumai le cigare en regardant la fumée s'évader vers le plafond et tourbillonner au hasard du passage des serveurs, j'étais repu, tel un animal paresseux je n'aspirais plus à sillonner mon territoire mais plutôt à faire la sieste. Lorsque mon digestif fut terminé, un second arriva sur la table, et je levai de nouveau mon verre en direction de l'ami sourd en lui faisant comprendre qu'il exagérait peut-être mais que ce n’était pas grave. Je sortis de là ivre, délesté de pas mal d'argent, mais rassuré sur l'humanisme vigoureux qui hante encore quelques individus en marge des grands chemins.

Si je n'étais jamais parvenu à établir de corrélation entre le fait de me lever du pied gauche et celui d'être de mauvaise humeur, en revanche j'avais établi une corrélation entre le fait d'avoir trop bu la veille et celui de me réveiller avec un mal de crâne pernicieux. La propension de l'homme à oublier le lendemain m'étonnera toujours.

Puisque j'en étais à faire le tour d'anciennes connaissances, j'épluchai mon carnet d’adresses en quête de nouvelles victimes. Mon regard s'arrêta sur un nom qui semblait vouloir à tout prix attirer mon attention, le nom d'un camarade d'enfance que je n’avais pas revu depuis longtemps. Il s'était marié à Paris quelques années auparavant et m'avait à l'occasion envoyé un faire-part, mais j’avais lâchement décliné l’invitation. C’est avec lui que j’avais eu ma première expérience homosexuelle, je devais avoir treize ans à l'époque et j'habitais encore Casablanca, où mon père était diplomate. J'étais allé passer la nuit chez un collègue de mon père, dont le fils était mon meilleur ami. Nous couchions dans la même chambre, ce soir-là nous avions discuté des charmes de nos copines de classe, ce qui nous émoustillait plutôt, et sur ma suggestion nous avions fini par nous masturber mutuellement. Ensuite nous nous étions endormis - en ce qui me concerne j'avais fait semblant -, et le lendemain j'avais ressenti une honte indescriptible. D'ailleurs nous n'avions pas abordé le sujet. J'étais rentré définitivement en France peu après, en me demandant ce qu'il serait advenu si nous étions restés proches…

Je le retrouvai dans un bar du quartier Latin. Il portait une casquette, un blouson de cuir, et fumait la pipe en souriant.
        - Ça fait combien de temps ?
        - Je ne sais pas. Vingt ans, peut-être.
        - Vingt ans…
        - C'est comme si c'était hier.
        - Bientôt on sera vieux et on ne s'en sera même pas rendu compte.

Nous déjeunâmes chez lui. Il habitait un immeuble bancal à Saint-Germain des Près, au-dessus d'une épicerie fine qui lui appartenait - après s’être engagé par erreur dans la police, il avait démissionné pour monter ce magasin avec un associé. Rien n'avait vraiment changé entre nous, il était de ces amis lointains plus proches que bien de ceux que l'on côtoie au quotidien. Il rit lorsque j'évoquai notre séance de masturbation, à laquelle il n'avait pas accordé d'importance particulière. Avant de se marier il avait d’ailleurs eu plusieurs aventures avec des hommes, et s'il était heureux d'avoir rencontré sa femme, il retournait parfois encore vers des amours masculines, par jeu ou par faiblesse, m'avoua-t-il.

Soirée froide. L'automne s'avançait, de nuit en nuit le brouillard investissait la ville, de jour en jour l'hiver approchait sournoisement, l'hiver avec ses grosses moufles et son tremplin glacé vers le printemps. Après les journées faussement sans souci de l'été c'était comme si le monde se recroquevillait sur lui-même pour réfléchir à ses égarements passés. Le jour était compté, la lumière en sursis, le temps marchait sur trois pattes. Soirée froide. Je m'étais ouvert une bouteille de pommard, plus qu'aucun autre vin le bourgogne rouge me rappelait les parfums rustiques de l'automne, l'odeur inimitable des sous-bois et les camaïeux mordorés dont se pare la forêt qui s’endort. Un feu brûlait dans la cheminée du salon, flattant mes aspirations telluriques; peut-être s'agissait-il d'une réminiscence inconsciente, d'un souvenir de nos racines préhistoriques lové dans un gêne encore inexploré.

J'entendais les lattes des volets de bois trembler sous les bourrasques. En jetant un œil par la fenêtre je fus surpris de voir le blizzard faire tourbillonner des nuées de flocons, déjà une couche blanche s'amoncelait sur les voitures, les effaçant presque du paysage. Je passai un manteau, coiffai mon chapeau et descendis dans la rue. La ville feutrée sentait bon la tempête, un tapis vierge était déroulé pour moi seul et crissait sous mes pas, des affiches publicitaires suspendues à des mats grinçaient au vent comme des gréements dans un port de plaisance, les cristaux fondaient sur la peau, et l'air glacial me cinglait le visage.

Mes pérégrinations m'amenèrent devant un bar à la mode, où j'entrai boire un verre pour me réchauffer. Il y avait beaucoup de monde à l’intérieur, des clones prenaient la pose en fumant, un nuage de tabac collait au plafond et le disc-jockey halluciné perché là-haut dans sa cabine ne devait plus voir la piste de danse ; la musique était à la mode elle aussi, violente et métallique, comme sortie du ventre nauséabond d'une machine à fabriquer de la merde. Je commandai un verre de vin blanc, la serveuse punk me demanda si je préférais un alsace ou un bordeaux, je pris un bordeaux, dans un verre à bière pour cause de pénurie de ballon. Une grande bringue en minijupe m'écrasa le pied en sortant des toilettes et me toisa d'un regard dédaigneux, j'étais sûr qu'elle devait être affublée de ce charmant accent anglais qui me fait craquer au téléphone. Je lui demandai si elle ne s'était pas fait trop mal en me marchant dessus, elle poussa un soupir d'exaspération, je lui lançai alors un « petite conne » qui me procura un plaisir subtil.

En mal de compagnie je restai dans cet endroit plus longtemps que je ne l'avais imaginé en entrant. Je bus pas mal de bordeaux et liai connaissance avec des personnes extraverties, ce qui me valut de me retrouver invité presque malgré moi dans une soirée chic où je croisai quelques têtes connues. La plupart des gens que j'y rencontrai évoluaient dans un superficiel affligeant, j'usai d'ironie, puis, l'alcool finissant de gommer mes inhibitions je me montrai sarcastique, et à voir l'âpreté avec laquelle on me répondait parfois je devais toucher des zones sensibles. Je suis toujours surpris de constater à quel point les mots peuvent ouvrir ou fermer des portes, renverser des situations et des filles, induire des sentiments ou évoquer des images; la rhétorique me fascine, et n'était le danger qu'elle représente aux mains d'individus peu recommandables à l'ego trop développé, elle me paraît une arme indispensable pour se défendre des mangeurs de liberté.

A la fin de la soirée il me semble que je traitai un jeune acteur de minable. Ensuite je ne me souviens plus très bien.

Je me réveillai dans un lit inconnu, l'âme noire. Une femme que j'avais dû rencontrer la veille m'apporta un verre de bourbon avec des glaçons. Elle se coucha contre moi, me caressa la queue et me demanda de la prendre en levrette, ce que je fis sans en avoir envie. Le téléphone sonna près du lit alors que j'étais en train de jouir, elle décrocha, et moi aussi. Lorsqu'elle raccrocha le combiné ses seins vinrent se coller sur mon torse.

- C'était mon mec qui me téléphonait pour me demander ce que je voulais qu'il peigne sur la porte de la salle de bain de la maison de campagne. Tu as entendu ? Un cul, je lui ai répondu. Un gros cul, bien joufflu, bien rose. Je vais me retrouver avec un gros cul bien joufflu et bien rose sur la porte de la salle de bain. Qu'est-ce que tu en penses ?

Je n'en pensais rien. Et puis je n'avais aucune envie. Même pas d'un gros cul bien rose, même pas de ses seins contre moi. Envie de rien. Je me rhabillai sous le regard perplexe de l'inconnue. Elle comprit que j'allais partir et me dit « reste encore ». Je soulevai un volet, d'après l'agitation désordonnée de la rue il devait être cinq ou six heures du soir, j'étais velléitaire, pourquoi partir aurait-il plus d'importance que rester, finalement?

Elle voulut encore que je la prenne, comme si lui faire l'amour allait la sortir de l'ennui, comme si ma verge gonflée d'alcool était son seul hochet. Elle n'avait plus la force de crier, elle émettait de vagues râles, parfois un « oui », parfois un « non », et le lit grinçait, bruit obscène, trop obscène. J'essayais de penser à autre chose. Le téléphone sonna de nouveau. Elle décrocha. J'avais envie de jouer à la faire jouir, si seulement elle pouvait jouir là, au téléphone… Mais non, elle raccrocha.

- Et ton mec ?

- Je m'en fous, il peut bien attendre. Et puis le temps qu'il repeigne la porte de la salle de bain… Tu te souviens, un cul, rose et joufflu ? Un peu comme le mien, non ? Qu'est-ce que tu en penses, de mon cul ? Il te plaît, mon cul ? Hein ? Allez, réponds, dis-moi qu'il te plaît, mon cul.

Je ne pouvais pas vraiment dire le contraire, alors j'admis que son cul me plaisait. Elle se leva, indécente et fatiguée, pour mettre la main sur un flacon de bourbon qu'elle brandit comme un trophée. L'air était lourd, nos corps moites, nos esprits embrouillés, sa coiffure ne ressemblait à rien, des mèches rebelles masquaient son visage, le noir avait coulé aux commissures de ses yeux, le rouge aux commissures de ses lèvres. Elle me prit dans sa bouche et me suça jusqu'à ce que je jouisse. Ensuite je m'endormis, de fatigue et d'alcool, pourtant je ne voulais pas m'endormir. Lorsque je me réveillai elle était habillée, elle buvait un verre, assise, et me regardait d'un air las. J'aurais aimé être ailleurs.

- Il va falloir que tu partes, me dit-elle.
           

Un grand vide dans le cœur, mes sentiments ont été aspirés par un vidangeur invisible armé d'une panoplie d'anxiolytiques abrutissants. Aujourd'hui je n'étais pas vraiment optimiste, tout me semblait illusoire, les mains dans les poches je regardais le ciel, comme des milliers d'ancêtres avaient dû le faire un jour, comme des milliers d'hommes et de femmes qui m'avaient précédé et qui enrichissaient maintenant la terre de leurs sels minéraux, hommes et femmes qui avaient souffert et joui comme moi, qui s'étaient promenés le nez en l'air en se demandant ce que l'avenir leur réservait, qui avaient peut-être aussi eu envie d'en finir une bonne fois pour toute plutôt que de se poser encore des questions. Je n'étais qu'une parcelle de conscience parmi d'autres, mon corps trimballait mon âme, j'avais simplement des gênes à transmettre dans cette grande loterie de l'évolution, minuscule et inutile grain de sable, minuscule et inutile grain de folie, dérisoire révolté qu'un peu de temps suffirait à balayer d'un geste négligent. Et au suivant ! Probablement ne connaîtrais-je jamais le répit, il me fallait chercher ce qui se cache sous les apparences, expliquer, analyser, disséquer, me rebiffer contre moi-même parfois… Tu es un emmerdeur, me disait récemment un ami, tu es un emmerdeur mais c'est pour ça que je t'aime.

Il neigeait à gros flocons, ciel fermé comme une porte de débiteur. Je regardais tomber la neige et songeais à ces jours d'enfance passés à se balancer des boules de neige et à édifier des bonhommes qui finissaient tous aussi misérablement avec le dégel. Je pensai à ces endroits où je n'aimerais pas habiter. Difficile d'imaginer vivre ailleurs que là où l'on vit, finalement. Mais comme je ne vivais plus nulle part depuis quelques temps… Je regardais Paris, et Paris commençait à m'exaspérer. Qui avait eu l'idée de venir s'installer ici ? Une hutte se construit, puis une baraque, puis une maison, puis deux, puis trois, puis une place avec un autel dédié à je ne sais quel dieu, et on défriche, on repousse les arbres de plus en plus loin, les arbres et les gueux, à la fin on creuse un tunnel, on fait passer le métro, les ponts enjambent, les routes découpent, on plante des antennes de télé sur les toits, les gens ferment leur porte, branchent leur répondeur, règlent leurs factures par prélèvement automatique et prient pour que personne ne viennent les emmerder, surtout la nuit, et avec un peu de chance tout recommencera de la même façon après l'Apocalypse. Il fallait auparavant deux ou trois jours pour parcourir cent kilomètres, les hommes apprenaient à se connaître, à s'aimer, à se détester, la vie était ici et maintenant; aujourd'hui l'épaisseur du temps a disparu, il faut se quitter avant de s'être rencontrés, mourir avant d'avoir vécu. Pourtant ce monde existerait aussi bien sans ces hommes qui lui courent dessus comme des puces idiotes. Plus tard je serai un arbre haut comme la tour Eiffel, je choisirai un endroit tempéré avec juste ce qu'il faut de soleil et de pluie, j'abriterai les amours intempestives d'un couple d'écureuils qui passerait son temps à jouer au jeu du mime et à s'empiffrer de noisettes, je n'entendrai plus parler des prises de positions de l'église ni du reste, je m'écroulerai peut-être rongé par une colonie de termites, mais la tête dans les nuages j'aurai vieilli au-dessus des vapeurs fétides qui empoisonne la vie. En fait tout cela me donnait envie d'aller m'installer tranquille sur une île déserte, et d'attendre paisiblement la mort en oubliant la vanité de l’homme.


Salut l'ami,
J'ai l'impression que les poètes sont en voie de disparition, et si tout le monde baisse les bras bientôt il y aura un grand vide à leur place. Je crois en l'harmonie, pourtant que de gens et de choses tendent à me prouver le contraire… Alors je laisse ces gens et ces choses à leur partition dissonante, et je vais me promener ailleurs. Ce qui est immobile meurt, le mouvant demeure, comme disait Mathieu Bénézet. Merci de ton hospitalité et de ton amitié, je pars vers de nouvelles étoiles.
»


J'avais envie d'aller voir vers le nord-ouest si j'y étais, rien à faire en bas, foin des cigales, du soleil et des terres arides, besoin d'air frais, de marées, de forêts de feuillus et de folklore breton, une crêpe de sarrasin au beurre salé et à la cassonade, une bouteille de cidre brut, un cidre sauvage dont chaque goulée rappelle que la nature est encore là, qui veille, prête à lutter contre les flots de coca-cola qui finiront par nous ronger le crâne et toutes les belles idées qu'on y trouve parfois.

J'allais prendre un train, mais je ne savais pas lequel. J'étais emmitouflé dans mon manteau de laine noir, un Borsalino me protégeait de la bruine, j'avais l'impression d'être libre, seuls mes sacs trop lourds me faisaient regretter de ne pas être déjà arrivé quelque part. Quand j'étais petit j'entendais passer les trains près de la maison, mes préférés étaient ceux qui s'arrêtaient la nuit, en crissant, j'imaginais comme dans La bête humaine les roues peiner à rebours, le métal frotter le métal, j'imaginais le mécanicien de la locomotive guettant le signal pour repartir avec son convoi dans une direction obscure, alors je m'endormais en rêvant que ma vie ne serait faite que de voyages et de rencontres, voyager pour ne pas mourir trop vite, voyager pour apprendre à mourir, aussi.

Lorsque j'arrivai à la gare je levai les yeux vers l'horloge : il était midi. Je m'étonnai bientôt de la confusion qui régnait sur les quais. Un quidam m'apprit que la SNCF était en grève, qu'il n'y avait pas de train aujourd'hui, qu'il n'y en aurait pas demain, et certainement pas plus après-demain.