Big North Samy

N'oublions pas que rien ne nous arrive
qui ne soit pas de la même nature que nous-mêmes
Maurice Maerterlinck
La sagesse et la destinée

Au cours de l’été 1896 les gazettes américaines s’étaient l'écho d'une nouvelle qui allait suscité d’étranges vocations : John Carmacks et deux de ses associés venaient de découvrir un gigantesque filon d'or au Klondike, dans le Grand Nord canadien. Une improbable fièvre s'était aussitôt emparée d'une bonne part d'aventuriers, de laissés pour compte, d'escrocs et de respectables pères de famille, prêts à tout abandonner pour faire fortune en tamisant les graviers du lointain Klondike.

Pourtant le voyage était long, et la réussite plus qu'incertaine. Les candidats à la chance débarquaient à Skagway, un port lové dans un fjord ouvert sur l'océan Pacifique, en Alaska. Ils devaient ensuite gravir la Chilkoot trail, une sente montagneuse de plusieurs dizaines de kilomètres qui les menait à Chilkoot Pass, le seul point de passage praticable vers le Canada. Là, des douaniers canadiens veillaient à ne laisser entrer sur leur territoire que les individus pourvus de deux cent cinquante kilos de matériel et d'une tonne de vivres - le gouvernement canadien tentait de réguler l’immigration, les sévères conditions climatiques et la surpopulation acculant à la famine les pionniers qui s'amassaient dans le Klondike. Cinq ou six allers et retours étaient nécessaires pour acheminer à Shilkoot Pass le matériel et les vivres requis, et beaucoup d'hommes périssaient lors de l'ascension. Ceux qui ne renonçaient pas et parvenaient à franchir la frontière n'étaient pas au bout de leurs peines ; quand ils ne se faisaient pas tout simplement dérober leur cargaison, il leur fallait construire un radeau pour affronter les courants du Yukon, un fleuve impétueux qui les porterait avec plus ou moins de bonheur sur huit cents kilomètres jusqu'à la ville champignon de Dawson, à l'embouchure de la rivière Klondike. Et au bout de cet infernal périple une bonne partie d'entre-eux trouveraient la mort, ou au mieux cette même misère qu'ils fuyaient.

Parmi les hommes harassés qui débarquèrent à Skagway le 8 mai 1897 se trouvait un Français, Charles Botanwsky. Natif de Bordeaux, où sa famille tenait de génération en génération une épicerie fine réputée, Charles Botanwsky avait manifesté très jeune une grande indépendance d'esprit et un évident sens du commerce. A huit ans il organisait des paris sur des tournois de billes, à douze ans il était à la tête d'un trafic de photographies licencieuses, à quatorze ans il perdait son pucelage avec une amie de sa mère lors d'un pique-nique sur les bords de la Garonne, à dix-huit ans il devenait responsable de l'approvisionnement en spiritueux de plusieurs maisons de rendez-vous bordelaises, et à vingt-quatre ans il ouvrait un cabaret où se côtoyait bourgeosie, filles légères et artistes de tout poil. A vingt-six ans, déjà riche mais toujours curieux d’autre chose, Charles Botanwsky était tombé sur un article du Gaulois relatant l'engouement suscité par la découverte du filon de John Carmacks. Il avait fait ses adieux à ses proches et s'était embarqué sur le premier bateau pour l'Amérique, persuadé que le Grand Nord canadien ne pourrait rien lui refuser, comme la vie ne lui avait jamais rien refusé jusqu'alors.

En attendant l’arrivée du mandat qu'il s'était fait envoyer dans une banque locale, Charles Botanwsky loua une chambre au Red Oignon Saloon, un établissement pittoresque qui se tenait à l'angle de la rue principale de Skagway et d'une ruelle où l'on se faisait détrousser en moins de temps qu'il n'en faut pour traverser l'Atlantique. Dans le brouhaha du bar enfumé un pianiste enchaînait des ragtimes sans conviction, et la population accoudée au comptoir du Red Oignon offrait une idée de la riche diversité du genre humain ; ouvriers, aristocrates déchus, paysans, malfrats et généreux utopistes cherchaient dans l'alcool et la compagnie des prostituées un nécessaire réconfort avant la grande aventure. Charles se lia avec une jeune pensionnaire du saloon, originaire de Québec, qui se faisait appeler Cathy-la-Chaude dans le métier mais s'appelait en réalité Elizabeth Papillon. Réputée pour atteindre l’orgasme avec chacun de ses clients, Cathy-la-Chaude était l'interlocutrice privilégiée des Canadiens français en transit à Skagway.

Lorsque son mandat arriva à la banque, Charles avait déjà compris qu'il était plus simple de faire fortune en proposant des distractions aux pionniers plutôt qu'en s'improvisant soi-même chercheur d'or. Pourtant il s’assura la collaboration de cinq gaillards optimistes qui lui inspiraient confiance, et fit l’acquisition d’une importante quantité de matériel et de vivres, ainsi que d'un tonneau de whisky. Il fit ses adieux à Cathy-la-Chaude, promit de lui donner des nouvelles, et s'éloigna un matin à la tête d'un chariot tiré par deux mulets en direction de Dyea, point de départ de la Chilkoot Trail.


Eté 1997

Samuel taillait des rosiers au fond du jardin et cherchait dans ces humbles travaux horticoles un nécessaire apaisement. Il avait encore eu une scène avec Juliette, altercation navrante dont il fallait chercher l’origine dans un différent à propos de la façon dont elle faisait la vaisselle. Samuel n'envisageait plus de continuer à se bagarrer ainsi avec sa femme sous le moindre prétexte. Si en dix ans de mariage leur relation avait souvent été tumultueuse, il ne s'agissait plus désormais de tumulte mais plutôt d'incompréhension, nourrie peut-être par la distance qui s'instaurait insidieusement entre eux. Car sans supposer que Juliette ait un amant - ce qui était possible, quoi que peu probable -, Samuel constatait qu'elle ne répondait plus comme avant à ses sollicitations sexuelles.

Il coupa une rose fanée en se remémorant la première fille avec laquelle il avait poussé assez loin les jeux érotiques, une petite bourgeoise qui portait des chemisiers brodés à ses initiales et qui aimait lui montrer ses fesses à la moindre occasion. Elle devait avoir six ans, lui cinq, ils jouaient au docteur en cachette tandis que leurs parents prenaient l'apéritif, c'était toujours lui le docteur, de là venait peut-être sa vocation… Comment des parents ne peuventils pas songer que leur progéniture silencieuse s'adonnent à ce genre d'investigations ? Comme si eux-mêmes n'avaient jamais été enfants ? Allons allons. Lorsque bien des années plus tard Samuel avait revu cette ancienne camarade, elle lui avait serré la main avec dédain en espérant peut-être qu'il avait oublié leurs frasques d'antan. Mais Samuel avait beaucoup de mal à oublier, surtout ses frasques d'antan. La première fois qu'il avait trompé sa femme, par exemple, avec une infirmière, oh ce n'était pas brillant, elle avait bu trop de rosé de Provence, elle lui était tombée dans les bras et il s'était laissé faire, il n'en avait pas vraiment envie mais puisqu'elle était là et lui aussi… Enfin les quelques infidélités de Samuel avaient parfois contribué à remettre son couple sur de nouveaux rails, avec de bonnes résolutions difficiles à tenir, d'autant plus difficiles à tenir qu'un climat délétère s'instaurait entre sa femme et lui.

Samuel aurait aimé que le sens de la vie ne soit pas un sens interdit, ni un sens unique, ni un non-sens, quoique cette dernière éventualité fût la plus probable. Il n'avait jamais fait grand-chose comme il le fallait, c'est à dire raisonnablement ou avec ce discernement petit-bourgeois qui fait les maigres réussites et les grands renoncements. Son désir l'avait souvent emporté sur la raison, la curiosité sur la satisfaction de l'acquis, ce qui ne l'empêchait pas de se retrouver aujourd'hui avec femme et enfants dans un quartier résidentiel où il avait fini par racheter en s'endettant un cabinet de médecine généraliste, et sa clientèle cossue mais pénible à laquelle il était confronté trop de jours par an. L'époque où l'on pouvait être assuré de faire fortune avec un doctorat de médecine était révolue, Samuel jonglait avec les dettes en essayant de concilier la quête d'une vérité insaisissable et des aspirations plus spirituelles que matérielles. Une journée par semaine il dispensait gratuitement des soins dans une association caritative, d'où il revenait bouleversé des destins qu'il croisait, son aversion pour l'indifférence se heurtant à l'impossibilité d'éradiquer autant de détresse.

Des rayons de soleil piégés sous les nuages inondaient le ciel d'orage d'une lumière bleue ardoise. Deux merles pugnaces en quête de vers de terre arpentaient un massif de bégonias. Juliette avait semé beaucoup de fleurs, des pensées, des soucis - qui ne manquaient pas en ce moment -, des œillets, des tulipes, des iris, il y avait aussi des arbustes colorés et parfumés, seringua, fusain, forsythia, du chèvrefeuille, des fraises grimpantes et des herbes aromatiques. Samuel n'avait pas la main verte; à l'époque de ses études de médecine il avait acheté une plante pour décorer son studio, elle avait périclité malgré les soins qu'il lui prodiguait, si bien qu'il l’avait balancée à la poubelle en imaginant le nombre de boîtes de petit salé aux lentilles qu'il aurait pu s'offrir pour la même somme.

La sonnette résonnait dans la maison. Juliette était partie avec les enfants faire des courses, il n'y avait personne pour répondre, aussi Samuel se résigna à quitter ses rosiers pour voir de quoi il retournait.

Un homme patientait devant le portail. En litige avec l'administration fiscale, Samuel s'attendait à ce qu'un huissier vienne de nouveau l'intimider en faisant planer l'ombre dégradante de la saisie. Cette épée de Damoclès suspendue au fil de la décision d'un agent du trésor empêchait parfois Samuel de dormir. Il savait désormais reconnaître d'instinct la silhouette morne de l'huissier de justice, mais l'homme qui se trouvait devant le portail ne présentait pas les caractéristiques requises. Il n'avait pas non plus l'air d'un vendeur d'encyclopédies, ni d'un démarcheur en assurances, ni de quoi que ce soit de connu. En s'approchant du visiteur Samuel remarqua sa stricte élégance - costume de flanelle, chapeau melon à la main, parapluie fin gainé - et se sentit gêné de le recevoir dans une tenue débraillée. Il pensa avoir affaire à un Anglais, sans savoir ce qu'un Anglais pouvait lui vouloir. Peut-être s'était-il égaré et cherchait-il péniblement son chemin dans ce quartier où la plupart des habitants n'étaient guère serviables et se méfiaient des étrangers.

- Docteur Botanwsky, je présume ?, lui demanda le visiteur avec un net accent britannique.

L'homme ne devait pas chercher son chemin.

- C'est moi, répondit Samuel en ouvrant le portail.

- Jeremy Wethingam, du cabinet Peter et Wethingam, à Londres. Notre cabinet a été mandaté pour une recherche généalogique concernant un héritage.

Samuel fit le tour des probabilités d'hériter qui s'offraient à lui. Ses parents, décédés dans un accident de la route, lui avaient déjà légué le peu qu'ils possédaient, et il n'avait ni oncle ni tante proche, ni personne sur le testament duquel il pouvait imaginer être couché.

- Vous êtes sûr qu'il ne s'agit pas d'une erreur ?

- Je ne pense pas. Mais peut-être pourrais-je vous exposer les faits ? Voici ma carte, dit l'homme en tendant un bristol à Samuel.

Samuel pria le visiteur d'entrer en s'excusant de la perplexité de son accueil.

- J'ai l'habitude, lui répondit Jeremy Wethingam. Bien que souvent on me reçoive avec plus d'empressement. La perspective du gain, certainement.

- Certainement, dit Samuel, qui se demandait s'il aurait du thé à offrir à l'Anglais.

- Je dois admettre que ça peut paraître surprenant, dit Jeremy Wethingam, mais les faits sont là. En 1905, à Dawson city, Canada, monsieur Charles, Victor, Botanwsky, né le 21 février 1871 à Bordeaux, épouse mademoiselle Elizabeth Papillon, orpheline, sans famille, originaire de Québec, Canada. De leur union né le 9 décembre 1907 un fils, Paul, Mario Botanwsky. Elizabeth, sa mère, décède en couches. Charles Botanwsky s'éteint à une date indéterminée dans un lieu indéterminé, mais probablement au Saskatchewan, vers 1932, en laissant un testament en faveur de son fils unique, lequel est décédé accidentellement l'année dernière à l'âge de 69 ans, célibataire, sans héritier, et sans testament. Voilà. Les seuls prétendants à l'héritage étaient donc à chercher dans la parenté de Charles Botanwsky. Nous avons étudié la généalogie de sa famille, qui a été décimée en déportation à la suite des rafles de l'occupation. Et en considérant une branche cousine liée à la famille de votre père, il s'avère que vous êtes le plus direct héritier. Cet héritage consiste en un immeuble situé à Dawson, dans le nord-ouest du Canada. Un petit immeuble à vocation commerciale, un hôtel modeste qui porte le nom de « The last chance ».

- Tout ça est assez incroyable…

- C'est pourtant la réalité. Enfin je comprends votre réaction, rien de plus normal. Laissez vous un peu de temps, vous vous y ferez, vous verrez.

- Je trouve très improbable d'hériter d'un parfait inconnu, même s'il s'agit de ma famille lointaine… Je n'ai pas le sentiment d'être un légataire légitime.

- Je comprends. Evidemment vous avez l'entière liberté de refuser. Mon enquête généalogique a abouti à vous, je vous propose ce qui vous revient de droit, il n'y a rien d'affectif là-dedans, d'ailleurs mélanger argent et sentiments me semble revenir à vouloir mêler l'eau et l'huile, ça ne marche pas. A Dawson l'hôtel fonctionne depuis des années avec un gérant, toujours en place aujourd'hui, et l'affaire semble saine. Il faut savoir toutefois que la gestion de cet héritage risque de vous compliquer la vie, au sens où vous allez devoir effectuer des démarches administratives et payer des taxes. D'ailleurs je me suis permis de vous apporter ce fascicule sur les lois relatives aux successions au Canada. C'est assez rébarbatif, mais moins que les lois françaises à ce sujet. Je n'ai pas à influencer votre décision, ceci n'est pas dans mes attributions, toutefois si vous me demandez ce que j'en pense, je vous dirai que le plus judicieux serait de vendre l'hôtel et de placer l'argent. 

Le cabinet de généalogie londonien Peter et Wethingam réclamait pour ses honoraires quarante pour cent du montant de l'héritage. Samuel comprenait l'opiniâtreté dont faisait preuve son interlocuteur. L'hôtel avait été estimé à environ deux cent mille dollars canadiens, soit un peu plus d'un million de francs. La solution que proposait Jeremy Wethingam semblait à première vue la plus simple, qui permettrait au cabinet de rentrer rapidement dans ses frais et à Samuel de profiter du reliquat.