A cause de Roman

Si nous résistons à nos passions,
c'est plus par leur faiblesse que par notre force.
La Rochefoucauld

Quand Judith apprit que Roman allait se marier avec cette fille qu'il connaissait depuis à peine trois mois elle en nourrit un violent ressentiment qui ne trouva d'apaisement que dans la consommation boulimique de tablettes de chocolat blanc aux noisettes, antidépresseur qu'elle conservait dans la partie du frigo réservée au beurre que l'on veut garder mou mais qui reste souvent dur malgré tout. Une fois son organisme rassasié en sucre Judith réussit à envisager les choses avec un peu plus de sérénité, si en vouloir à mort à quelqu'un est une possible forme de sérénité. Elle se regarda dans une glace, fit quelques mimiques destinées à éprouver l'élasticité de ses traits et trouva qu'elle ressemblait à cette femme qu'elle avait vue en photo dans Marie-Claire posant pour une marque de cosmétiques, photo qui aurait tout aussi bien pu être une publicité racoleuse pour un réseau de prostitution de filles d'Europe de l'Est. Roman allait se marier avec cette gourde, et Judith se trouvait belle en se regardant dans la glace du couloir, près de ce perroquet qui ne répétait jamais rien mais supportait encore des vêtements de Roman, une gabardine en cuir, un de ses vieux chapeaux, ainsi qu'une écharpe inutile en cette saison.

Roman allait se marier, l'erreur était si manifeste, si grossière, que Judith se prit à rire. Il ne sait pas ce qu'il fait, cet idiot. Cet idiot… Enfin si elle s'était jetée sur le chocolat blanc aux noisettes, du Côte d'Or avec un éléphant dessus (elle adorait les éléphants, dès qu'elle tombait en sympathie avec quelqu'un elle lui offrait « Les racines du ciel », le bouquin de Romain Gary…), si elle avait éprouvé le besoin de se défouler dans un accès de mauvaise humeur, c'est bien parce qu'elle l'aimait encore, évidemment, cet idiot de Roman. Et si elle avait du mal à se l'avouer, se sentir une nouvelle fois délaissée la ramenait à trop de souvenirs qu'elle aurait préféré occulter.

Judith mit sur le tourne-disque un 45 tours de Michel Polnareff, de cette époque où il y avait encore deux titres par face. « Dans la maison vide » résonna dans son appartement cosy; elle se servit du Jameson jusqu'à la double rayure d'un verre Duralex et en but une rasade en essayant de se persuader qu'elle était malheureuse et que cette chanson parlait d'elle. Elle finit le verre cul-sec, se regarda de nouveau dans la glace et se trouva moins belle que tout à l'heure. Elle s'observa de profil, de face, de dos sans se voir, elle souleva son chemisier pour jauger ses seins dans le miroir, dis miroir, pourquoi vouloir être la plus belle, et pour qui ? Plaire aux hommes ne signifie pas être belle, lui suggéra le miroir.

Il régnait ce matin-là une odeur de laisser-aller dans l'appartement. Judith avait terminé la bouteille de whiskey sans vraiment s'en rendre compte, à force de petits verres qu'elle buvait d'un geste mécanique. Elle se réveilla toute habillée sur son lit, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, elle se trouva stupide de se mettre dans des états pareils, pour un mec en plus, est-ce qu'un mec mériterait jamais qu'on se mette dans des états pareils pour lui ? Sur l'électrophone le saphir achoppait régulièrement contre l'étiquette du disque de Barbara qu'elle avait écouté avant de s'écrouler d'ivresse. Ce craquement répétitif s'était mué dans ses rêves en bruits de boggies qui rythmaient un voyage en train, train dont elle était l'unique passagère, et dont le contrôleur n'était autre que Roman. Il s'était approché d'elle, lui avait demandé son billet, elle avait été incapable de le retrouver dans ses affaires, alors il avait souri, lui avait dit que ce n'était pas grave, qu'il y avait une façon de s'arranger, et finalement il l'avait prise en levrette sur la banquette, à grands coups de boutoir.

Judith releva le bras du pick-up en se disant que l'inconscient est un sacré petit malin. Elle essaya de retrouver une certaine virginité sous la douche, tandis que des comprimés effervescents virevoltaient dans un verre posé sur l'applique du lavabo - vitamines, aspirine, citrate de bétaïne, de quoi d'un bon pied affronter cette journée qui promettait d'être éprouvante. Elle s'habilla en tenue décontractée, elle ne souhaitait pas sentir l'once d'un carcan vestimentaire, ne voulait pas non plus avoir l'impression de jouer un personnage qui n'était pas elle, elle avait trop souvent joué des personnages, pour faire plaisir ou pour combler des silences, parce qu'elle avait le sentiment de devoir le faire, aussi.

La première personne que Judith rencontra en sortant de chez elle fut un voisin, boulanger à la retraite, sympathique certes, mais qui ne parlait jamais que du temps qu'il faisait. Elle le croisa sur le trottoir, il lui dit « un peu frais pour la saison », ce à quoi elle acquiesça, parce qu'il faisait un peu frais pour la saison. Judith continua son chemin rassurée par la charmante maladresse de ce voisin, sa naïveté décalée, sa désarmante banalité; elle songea que tous les gens n'étaient pas aussi compliqués que ceux qu'elle fréquentait, dire « un peu frais pour la saison » avait autant de sens, sinon plus, que les élucubrations de certains originaux avec lesquels elle échouait parfois en quête d'une étincelle d'esprit improbable.

Judith s'arrêta au café du Palais prendre un chocolat avec des tartines beurrées. Dans ce décor qu'elle connaissait pour s'y retrouver quotidiennement elle remarqua un tableau auquel elle n'avait jamais prêté attention. Il s'agissait d'un portrait de femme plutôt belle, au visage doux, accoudée sur un zinc froid devant un ballon de vin rouge; cette femme semblait triste, peut-être désespérée, seule, surtout. Courage ma petite, lui dit Judith, déjà tu n'es pas seule, on se ressemble toutes les deux, et puis le malheur est un point de vue, changeons de point de vue, voilà tout. Non, le malheur n'est pas un point de vue, lui répondit le tableau, enfin de mon point de vue. C'est plutôt une souffrance, il peut y avoir souffrance sans malheur, mais pas de malheur sans souffrance. Après cet échange inattendu Judith se rendit aux toilettes, elle se lava les mains en astiquant le savon jaune craquelé et oblong empalé sur un axe inoxydable, quelques allées et venues qui ne manquaient jamais de lui évoquer une petite branlette négligente. Au bout du savon il y avait un mur, au bout d'une verge il y avait un murmure ou un râle. Il faut que j'arrête de penser à ce mec, se dit Judith. Dès cette pensée elle revit Roman, un revirement, elle le revit riant, drôle, séduisant, avec son petit accent des Carpates, sa vraie fossette, cette façon de hausser les épaules comme si rien n'avait jamais d'importance qu'elle, qu'eux. Quelle queue… Non, Il faut que j'arrête. Elle sécha ses mains sous le vent chaud du ventilateur, elle aurait préféré le contact physique d'une serviette, même en papier, s'essuyer les mains sur quelque chose plutôt qu'entre-elles, comme si on pouvait toujours se suffire à soi-même. Un jour on finira par ne plus jamais toucher les autres, comme ces jeunes Japonais reclus devant leurs jeux vidéos. C'est vrai que j'ai quand même une belle poitrine, constata-t-elle avant de quitter les toilettes.

Combien je vous dois ? Comme d'habitude, répondit la serveuse du café de la Paix, une dame sans âge. Judith lui demanda de préciser ce que coûte l'habitude.

Le boss avait une sale tête ce matin, mais pas plus aujourd'hui qu'hier. Judith remarqua un bouton blanc sur la lèvre supérieure, le genre de détail qui vous empêche d'embrasser quelqu'un qu'on n'aime pas assez; et puis ces poils qui lui sortaient du nez, quelle horreur. Le boss comprit vite que Judith n'avait pas beaucoup dormi, ni cuvé l'alcool de la veille, et il le lui dit sur son habituel ton paternaliste. Elle lui rétorqua avec véhémence que ce n'était pas ses oignons. « Et puis tenez, depuis le temps que vous louchez dessus », dit-elle en dégrafant son chemisier et en lui montrant ses seins.

- Judith, vous avez une jolie poitrine, c'est vrai. Mais ce genre de comportement ne mène à rien, c'est comme inviter son dentiste au cinéma, vous avez déjà invité votre dentiste au cinéma? Enfin bref… Il y a quelque chose d'indispensable dans la vie, c'est le sommeil. Alors rentrez chez vous dormir un peu, reposez-vous, et arrêtez de penser que je vous veux du mal. Ce n'est pas vrai.

- C'est quoi la vérité…

- La vérité c'est que si votre père ne détenait pas 51% des parts de ce journal, vous seriez en train de faire du gringue au gérant du MacDonald's du coin pour qu'il vous trouve un job, voilà ce que c'est, la vérité. Vous voyez, l'odeur des frites dans les cheveux ? Et vous avez tellement d'orgueil que vous voudriez être l'employée de la semaine toutes les semaines. Judith, vous ne m'aimez pas, c'est clair, mais je m'en fous. Vous savez danser la salsa ?

Judith sortit en poussant la lourde porte vitrée du hall de l'immeuble et respira à plein poumons l'air frais de la rue. D'accord elle y était allée un peu fort avec Paul, le rédacteur en chef, mais la fatigue mène à l'essentiel, elle n'avait pas envie de faire semblant, et puis c'est vrai que depuis le début il louchait sur sa poitrine, ce n'est quand même pas elle qui l'avait inventé. Enfin de toute façon ça n'avait aucune importance. Paul était un ami de son père, autant dire que s'ils s'étaient entendus jusqu'à aujourd'hui c'est qu'ils avaient quelques affinités. Paul n'avait rien à craindre du père de Judith, ni donc de Judith; elle entretenait d'ailleurs avec son supérieur hiérarchique une relation ambiguë, comme si un transfert s'était opéré entre son père et lui. Judith se permettait de dire à Paul ce qu'elle aurait aimé avoir le cran de balancer à son géniteur. Paul ne la ménageait pas non plus, elle imaginait d'ailleurs que c'était là une consigne de son père, le prix à payer pour être la fille du patron. Elle trouvait pénible de ne pas être prise au sérieux sous prétexte qu'elle serait privilégiée, elle qui devait en faire plus que les autres pour prouver sa compétence et asseoir sa légitimité. La vie sociale est une suite d'actes symboliques qu'il faut savoir accepter au risque de perdre sa crédibilité. Je m'en fous de la crédibilité, songea Judith en s'allumant une Lucky Strike.

Elle retourna au café du Palais s'asseoir à la même place qu'une demi-heure auparavant. La serveuse s'étonna de la revoir, encore plus lorsque Judith commanda un ballon de côtes-du-rhône pour faire comme la fille sur le tableau. Malgré une évidente désapprobation, la serveuse lui apporta son verre de vin. Dès la première gorgée Judith se demanda si faire comme la fille du tableau était vraiment une bonne idée, le côtes-du-rhône réveillant au passage une douloureuse acidité gastro-œsophagienne.

Un type qui prenait un café au comptoir l'observait à la dérobée. Elle devait offrir un drôle de spectacle, boire ainsi du vin à neuf heures du matin, avec sa tête des grands jours et son attention incapable de se fixer sur quoi que ce soit plus de trois secondes… Le type lui lança une œillade qui ne nécessitait pas de traduction simultanée. Ce que les hommes peuvent être bovins, non mais pour qui il se prend celui-là, avec son costume en tergal et sa tête de programmeur informatique ? Mon pauvre si tu savais, si tu connaissais Roman, tiens, tu pourrais t'estimer heureux que je daigne seulement t'accorder un regard.

- Je peux m'asseoir à votre table ?, lui demanda l'inconnu en s'approchant d'elle. Sa voix était assez agréable.

- Pour quoi faire ?, s’étonna Judith.

- Pour faire connaissance.

- Pour faire connaissance de qui ?

- De vous.

- A quoi ça servirait ?

- Je ne sais pas.

- Alors au revoir, dit-elle sèchement.

L'ostréiculteur de l'île de Ré, qui de l'automne au printemps vendait trois jours par semaine sa production devant le café du Palais, entra dans le bar. Il commanda un verre de sauvignon à la serveuse et salua Judith d'un sourire sincère. Une fois il lui avait proposé de l'emmener passer le week-end dans son pays mais elle avait remis cette éventualité à plus tard, en se disant que ce serait peut-être une chose à oser, il était plutôt bel homme, sa peau tannée par le vent et ses longs cheveux poivre et sel évoquaient les rivages aux plages ourlées de vagues d'un lointain Aquitaine… Ce ne sont pas les hommes qui manquent, se dit Judith, parfois même on marche dessus sans le faire exprès, il paraît que du pied gauche ça porte bonheur, non j'exagère, je ne suis pas aussi misogyne envers les hommes, enfin je ne sais pas comment on dit et puis je n'ai pas de dictionnaire sous la main. Je préférerais avoir un amant sous la main… Je le ferais bander, c'est touchant de faire bander un homme. Il y a des tas de types bien, c'est sûr, Roman sortait du lot, c'est vrai, mais comment savoir pourquoi, pourquoi savoir comment ? Finalement l'amour n'est qu'une histoire de circonstances, de coïncidences ? Et si c'était une journée à manger des huîtres ?

Judith rentra chez elle. Pas pour se coucher, non, elle était fatiguée mais elle n'avait pas envie de dormir, plutôt se réfugier à l'abri des emmerdeurs et du regard de l'autre. Le côtes-du-Rhône qu'elle avait bu contribuait à la maintenir dans une étrange torpeur, le joug de la réalité se faisait moins oppressant ; ce client qui l'avait abordée tout à l'heure n'était pas antipathique, à un autre moment elle lui aurait peut-être accordé un peu d'intérêt, mais le pauvre n'avait pas bien choisi son heure, le succès est aussi question d'opportunité.

A la radio Elton John serinait une de ces ballades dont il a le secret. Judith ouvrit un magasine auquel elle était abonnée, une revue de vulgarisation scientifique, et tomba - par hasard? - sur cette phrase magnifique : « Il semblerait que le seul sens de la vie soit la survie de la structure de l'ADN. » C'est bien la peine de se poser autant de questions si on n'est qu'un vulgaire porteur de valises au yeux de l'univers. Chacun s'agite dans tout l'essence pour tenter d'oublier sa propre vacuité, son inutilité, la dérision de son existence. Décidément la déprime sourdait en Judith. Le manque de sommeil, le café et l'alcool ne la prédisposait pas à une paix intérieure. Et il y avait cette rengaine d'Elton John qu'elle commençait à trouver stupide, comme un chewing-gum trop mâché n'a plus le goût de rien. Roman allait se marier. Judith avait beau remâcher cette idée, elle était toujours bien présente. Pourquoi suis-je autant attachée à ce type qui ne m'aime plus ? Et puis d'abord qu'est-ce que ça veut dire, aimer, ne pas aimer, si le seul sens de la vie est la survie de la structure de l'ADN ? Enfin avec ça je ne vais pas bien loin, pas beaucoup plus loin que le bout de mon nez qui est plutôt long pourtant. Enfin bref, même s'il est long, je m'en fiche du bout de mon nez, j'ai envie d'être heureuse, ce n'est pas compliqué… Pourquoi je ne serais pas heureuse? Je ne suis pas plus mauvaise qu'une autre, enfin c'est nul de dire ça, on ne sait pas qui est l'autre, comment il est, ce qu'il pense, ce qu'il sent, enfin ce qu'il sent, si, parfois… Roman allait se marier dans trois semaines. Dans trois semaines Judith n'aurait pas changé grand-chose à sa vie, en tout cas rien ne permettait de le penser. Que pourrait-elle bien changer dans sa vie en trois semaines ? De lunettes ? Elle n'en portait pas, et tant mieux, les lunettes lui donnaient un air de maîtresse d'école vaguement salace, de quoi réveiller les fantasmes de ceux qui auraient bien aimé baiser leur institutrice. Changer d'opinion ? Judith n'était pas si versatile. De couleur de cheveux, peut-être… Je pourrais me teindre en rousse, pour ressembler à cette actrice, comment s'appelle-t-elle déjà ? Pour changer d'amant, encore faudrait-il en avoir un aujourd'hui. Bon, il ne faut pas que je me laisse aller, une grande fille comme moi, tout de même… Un projet de vie, voilà ce qu'il me faudrait, pas un mariage comme Roman, rien de futile, quelque chose de plus concret, se lancer dans un programme humanitaire, sauver des vies, se consacrer à une tâche qui en vaille la peine, sauver son prochain ça en vaut la peine, je crois.

Si d'un point de vue philosophique Judith préférait être en danger qu'avoir peur, son travail de journaliste dans un quotidien de province ne l'avait jamais vraiment amenée à risquer sa vie - couvrir les faits divers, délits mineurs, histoires de famille ou querelles politiques ne prédisposait pas à de soudaines montées d'adrénaline. Son seul acte de bravoure remontait à la conférence de presse internationale tenue au Chiappas par l'énigmatique sous-commandant Marcos, sorte de poète guérillero d'un charme certain animé d'une utopie non moins certaine. A la suite d'une conjugaison de hasards et d'une bonne dose d'opportunisme Judith s'était retrouvée parmi les élus qui avaient convergé dans des conditions plus ou moins heureuses vers ce coin perdu d'Amérique du Sud, où pendant quelques jours le sous-commandant Marcos avait convié journalistes et intellectuels à partager le sens de sa démarche pour la faire connaître au vaste monde. L'ambiance était plutôt décontractée, une sorte de Woodstock révolutionnaire, avait jugé Judith. A l'occasion elle avait eu une aventure avec un Indien qui avait un beau sourire de sauvage et un membre impressionnant dont il usait avec opiniâtreté. Pendant trois nuits il l'avait besognée en pleine forêt tropicale, en lui parlant dans une langue qu'elle ne comprenait pas. Difficile de faire plus exotique. Elle lui avait laissé en souvenir une de ses petites culottes, l'idée qu'il la respirait parfois pour se donner du courage dans son action révolutionnaire procurait à Judith le sentiment de contribuer à la réussite du mouvement. C'était peut-être un peu ridicule, mais elle était fière que sa culotte de soie bleue serve de talisman à un guérillero du Chiappas.

Judith se réveilla en fin d'après-midi sans trop savoir l'heure qu'il était, la sensation prégnante de revenir d'un voyage à l'étranger, décalage horaire, mauvaise digestion et traits tirés. Un vague vide plutôt lourd à porter avait pris toute la place dans son cœur. Le vide ne devrait pas peser grand-chose, c'est la lutte pour ne pas se faire aspirer par ce vide comme un embryon avant la dixième semaine qui lui pesait. Judith avait avorté à l'âge de vingt-cinq ans, dire qu'elle ne sentait pas prête à être mère à l'époque relèverait d'un doux euphémisme. Elle regrettait aujourd'hui de ne pas avoir d'enfant, de ne pas avoir eu le courage d'assumer la situation, mais il est plus facile de juger a posteriori. Il lui faudrait probablement un autre enfant afin de faire le deuil de celui-ci, qui n'avait pas de nom, pas d'existence, mais qui revenait pourtant souvent la visiter. Il aurait treize ans aujourd'hui.

Le soir Judith rejoignit sa meilleure amie au Bueno Pescador. El bueno pescador était ce qu'il convient d'appeler un bon petit restaurant sympathique. La musique était afro-cubaine, le patron russe, la cuisine éclectique, d'inspiration française et brésilienne, l'endroit ne ressemblait pas à grand-chose de connu dans la région. Evidemment ce lieu serait peut-être passé inaperçu à Paris, tant le métissage y est à la mode, mais ici El bueno pescador s'avérait un concept assez exotique pour qu'on en goûte les charmes. Boris, le patron, un ancien marin colossal qui avait fait plusieurs fois le tour du monde sur des cargos pétroliers avant de débarquer un jour au Havre sans envie de repartir, parlait avec un accent slave qui évoquait Marco Polo, Yvan le Terrible, les steppes, les troïkas et les toques de fourrure ; son rire tonitruant rappelait le passage du mur du son par un avion de chasse, ses tapes sur l'épaule suggéraient une réplique de tremblement de terre, et sa poignée de main un concasseur de voiture d'où César aurait pu tirer quelque concrétion. Mais il était d'une grande douceur, tout au moins à jeun.

Judith et sa meilleure amie burent de la vodka glacée dans de petits verres aussi givrés que le patron du restaurant.

- Dis-donc, je t'ai déjà connue plus enthousiaste, toi.

- Roman va se marier, rétorqua Judith à sa meilleure amie.

- Roman va se marier ?!

- Oui.

- Mais tu l'aimes encore, ce type ?…

- Je crois.

- Tu crois ou tu en es sûre ?

- Je crois que j'en suis sûre.

- Je t'ai déjà dit ce que je pensais de lui.

- Oui. Mais tu ne le connais presque pas.

- J'ai eu le temps de me faire une idée du personnage.

- Une idée…

- Enfin Judith, remue-toi un peu, quoi.

- C'est ce que je n'arrête pas de me dire depuis hier.

- Ecoute, tu ne vas pas faire toute une histoire de ce Roman ?

Judith ne se rappelait plus de la fin de la soirée. Petit matin blafard. Lit en désordre. Et des ronflements. Pas de quoi pavoiser, pas de quoi chanter sur les toits «y'a d'la joie» comme un Charles Trenet de carnaval. Et puis la main de ce type sur le dos, Boris, le marin… Ceci est mon corps, livré pour vous et la multitude. La multitude… Tout et rien en même temps. Finalement je pourrais peut-être faire la pute, des fois. Ça plairait à papa, tiens. Bien sûr Roman est un type formidable, mais bon, il va se marier…